Au bord de la terre glacée, Eowyn Ivey

couv33754006 Hiver 1885.
Les terres de l’Alaska demeurent inexplorées. Le colonel Allen Forrester, héros de guerre décoré, remonte la Wolverine River pour en cartographier les abords. Il consigne son expédition dans un journal à l’intention de sa femme Sophie, dans l’espoir qu’elle puisse le lire s’il ne revenait pas.
Sophie est restée à Vancouver après avoir découvert qu’elle était enceinte. Elle vivra seule sa grossesse, au sein d’une société peu apte à lui reconnaître la liberté à laquelle elle aspire. C’est l’art naissant de la photographie qui lui permettra de s’émanciper et de célébrer la beauté de la vie sauvage qui l’entoure.

* * *

J’avais lu Au bord de la terre glacée, dans le cadre de mon challenge d’hiver, ce qui parait bien plus logique… Mais même si la saison est passée depuis longtemps, je tenais à vous parler de ce roman, le deuxième d’Eowyn Ivey après La fille de l’hiver. Dépaysement assuré !

Au bord de la terre glacée est inspiré de l’histoire vraie de l’expédition de découverte de l’Alaska. Comme dans La véritable histoire de Moby Dick, j’ai été admirative du courage de ces hommes qui partaient pour des terres inconnues, glaciales, inhospitalières, sans certitude de retour. Les températures extrêmes, la présence de peuples hostiles voire violents (ou réputés tels), la traversée de passages difficiles à franchir et le faible stock de ressources sont autant de dangers qui rendent l’expédition hasardeuse. Pendant toute la durée de l’expédition, ils n’ont qu’un lien ténu avec la civilisation. Bien sûr, ils ne disposent pas des moyens actuels pour garder le contact, ni aucun espoir qu’une équipe viendra à leur secours ! Quant aux contacts avec les familles, il faut se contenter de lettres qui parviennent sporadiquement avec des mois de retard.

Le roman est constitué d’un assemblage de différents éléments. On a le journal de bord du colonel Forrester, retraçant son expédition, le journal intime de Sophie, restée à Vancouver, et un échange plus contemporain de lettres et de photographies entre un conservateur de musée et un descendant de la famille Forrester ayant conservé des objets liés à l’expédition et à la vie de l’époque. Ainsi, l’on va retracer cet épisode historique.

C’est un choix très judicieux de la part de l’auteur, d’apporter également le point de vue de l’épouse, restée à la base. On pense rarement aux proches des membres des expéditions, qui doivent gérer l’absence. Ici, on pourrait croire que son point de vue serait peu palpitant par rapport aux péripéties de l’expédition, mais on s’attache finalement tout autant au quotidien de Sophie. Son expérience est touchante. Elle est  contrainte de rester à Vancouver, alors même qu’elle devait à l’origine accompagner son mari sur un bout du chemin. Elle devra en plus affronter seule sa première grossesse, sans être entourée de sa famille.

L’auteure aborde à travers Sophie la condition des femmes de l’époque. A Vancouver Barracks, les épouses d’officiers sont réduites à quelques activités mondaines. Et lorsque Sophie souhaite s’éloigner un peu du campement, explorer son environnement lors de balades solitaires, elle suscite l’étonnement ou la réprobation. Elle trouve dans l’étude des oiseaux et la photographie un nouveau centre d’intérêt pour tuer l’ennui, et c’est intéressant de voir la naissance des techniques de photographie qui aujourd’hui nous semblent banales.

Grâce à Eowyn Ivey, on est transporté en 1885 et on vit l’expédition aux côtés des personnages, on visualise les paysages. Seul point négatif : je me suis perdue dans le tracé de l’expédition, pas toujours clair pour qui ne connait pas cette région du monde. Le journal du capitaine nous fait trembler pour eux, à mesure qu’ils s’éloignent de plus en plus des repères connus et qu’ils franchissent des espaces jamais foulés auparavant. Lors de ce voyage périlleux, ils feront face à des dangers et des situations extrêmes, à tel point que leur cas semble plus d’une fois désespéré. J’ai été impressionnée par la puissance de la nature, qui règne en maitre dans ces terres inhabitées, mais aussi par le caractère de ces hommes. Assurément il fallait avoir une personnalité bien particulière, et celle des hommes qui accompagnent le capitaine est intéressante. Lui-même est assez singulier, solitaire, marié sur le tard, héros de guerre, et caractérisé par une rigueur et une droiture morale à toute épreuve. Malgré l’aspect historique du roman, l’auteure a, comme dans La fille de l’hiver, inséré des éléments fantastiques, faisant prendre au récit un tour parfois surprenant. Plongés dans des contrées inconnues, sous des conditions extrêmes, les hommes perdent leurs repères et leurs certitudes, et l’on flirte par moment avec quelque chose de plus onirique, influencé par les légendes indiennes.

Enfin, Au bord de la terre glacée parle aussi de l’Alaska contemporaine, à travers les lettres échangées par le conservateur et le vieil homme témoin des évolutions de son pays. L’auteure porte ainsi une réflexion sur ce qu’est devenue l’Alaska d’aujourd’hui, sur la perte de son identité, le développement du tourisme. En la mettant en balance avec l’époque des premières découvertes, il est terrible de penser que quelque part ce sont ces premières expéditions qui ont détruit cette région, en permettant aux hommes de pénétrer en masse dans des espaces jusque là préservés. Ils ont également signé l’arrêt de mort des populations indiennes ou inuits qui vivaient à l’écart du monde moderne. En tant que lecteur, on est donc pris dans cette ambivalence, à la fois de fascination pour l’expédition, et de culpabilité, de contestation, en raison de la prise de conscience qu’elle signifie la fin de la suprématie de la nature et le commencement des guerres de territoire et de l’exploitation des ressources.

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En bref, un roman historique dépaysant, qui nous fait revivre une expédition méconnue, à la découverte de l’Alaska. Les choix narratifs de l’auteure rendent le récit original, entre le témoignage de Sophie et les échanges contemporains. Tous les points de vue se rassemblent pour raconter une époque et un lieu.

Verdict Un bon moment

 

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