Déracinée, Naomi Novik

Je me suis écartée un peu de ma PAL d’hiver sur un coup de tête, en apercevant Déracinée dans ma grande pile de livres à lire. Sa couverture me faisait penser à l’hiver et j’avais envie de fantasy, c’était donc le moment parfait !

Depuis toujours, le village de Dvernik est protégé des assauts du Bois – une forêt maléfique douée d’une volonté propre – par le « Dragon », un puissant magicien. Celui-ci, en échange de ses services, prélève un lourd tribut : à chaque génération, la plus jolie jeune femme de la communauté disparaît dans sa tour. Cette année, c’est Kasia qui sera choisie. Forcément, c’est la plus belle, la plus populaire.
Personne n’en doute, et encore moins Agnieszka, qui n’a jamais voulu de cet honneur. Mais les choses ne vont pourtant pas se passer comme prévu, et Agnieszka va découvrir un monde au-delà de l’entendement…

J’ai démarré ma lecture sans trop savoir à quoi m’attendre. Je savais que Déracinée avait été encensé par la critique, recommandé par de nombreux blogueurs [je ne suis pas à la page, le roman a été publié en français 2017 en GF, en 2018 en poche], mais à part ça je n’en savais pas trop sur l’intrigue. Le résumé lui-même reste assez vague. Bref….je ne m’attendais pas à aimer autant ! J’ai déjà la certitude qu’il s’agit d’une de mes meilleures lectures de 2021, quel plaisir de démarrer l’année ainsi !

Le roman de Naomi Novik se situe entre la fantasy et le conte. L’auteure s’est d’ailleurs inspirée, pour certains éléments de l’histoire, d’un conte polonais que sa mère lui lisait enfant. Le début, avec la capture d’une jeune fille, rappelle d’emblée l’univers du conte, comme la présence d’éléments malfaisants, d’un royaume, d’une cour.

Pour remettre les choses dans le contexte – si comme moi le résumé ne vous parle pas plus que ça – le Dragon n’est pas un dragon, c’est un humain. Un sorcier plus précisément. On nous le dépeint au départ comme le grand méchant loup de l’histoire, celui qui arrache une jeune femme de 17 ans à sa famille et à son village et la retient pendant 10 ans dans sa tour, en guise de tribut en échange de sa protection. Mais on va découvrir au fil de l’histoire que la vérité est plus complexe. Je ne veux pas vous en dire trop pour que vous ayez le plaisir de vous laisser embarquer par le récit, de vous laisser surprendre.

J’ai beaucoup aimé les deux personnages principaux, Agnieszka et le Dragon. Tous les deux ont en commun de ne pas nous être forcément sympathiques au début. Le Dragon nous parait froid, cruel, brusque et irritable. Sans oublier qu’il retient Agnieszka prisonnière et qu’on se demande ce qu’il lui réserve, comme il l’a fait à toutes les jeunes filles avant elle. On est placés dans la même ignorance qu’Agnieszka, et c’est ce qui crée le suspens qui m’a tant tenue en haleine au début du roman.

Quant à Agnieszka, elle parait au premier abord quelconque. Elle n’est ni belle, ni élégante, ni dotée d’aucun talent particulier pour la cuisine, la couture ou le chant. Elle ne semble même pas spécialement intelligente. Après tout, ce n’est pas elle qui aurait dû être choisie. Pour autant, même si elle a peur, même si elle se plaint, j’ai apprécié sa résistance, sa volonté de dépasser sa peur et de déplaire à dessein à son geôlier en ne faisant aucun effort sur son apparence ou son apprentissage.

Elle est brouillonne, négligée, maladroite, peu docile, échevelée. Mais ses défauts font aussi son charme et nous la rendent attachante. On comprend rapidement que son plus grand atout est de n’être pas comme les autres. Elle a quelque chose. Agnieszka est un personnage qui va se révéler tout au long du roman. Déracinée est ainsi le récit de son initiation : elle va mûrir, se découvrir, prendre conscience des secrets et des rouages de son monde, et du rôle qu’elle peut jouer. Malgré sa jeunesse et son manque d’expérience, c’est une femme de convictions, qui croit en ses idées et défend sa propre vision des choses. Elle ne se démonte pas face aux critiques ou au mépris, même si sa détermination frôle l’obstination et que son courage la rend intrépide, voire imprudente. On ne peut que s’attacher au destin de celle sur laquelle on n’aurait pas misée, cette anti-héroïne qui nage à contre-courant avec un entêtement qui est aussi un refus de concéder la défaite et d’abandonner quand tout semble perdu d’avance, et un attachement à son territoire et à ses proches qu’elle veut défendre quand on l’invite à accepter des pertes au profit d’une cause plus grande.

Le Dragon aussi est d’une certaine façon attachant, fascinant car impénétrable. Marginal qui se tient loin des affaires politiques, éternel solitaire enfermé dans sa Tour, il s’est construit une épaisse carapace. Impassible en toute circonstance, méticuleux, railleur et pragmatique, son attitude tranche avec la fraicheur, l’impulsivité, la gaucherie et la naïveté d’Agnieszka. C’est d’ailleurs l’antagonisme de leurs caractères qui fait la réussite du duo et donne des échanges savoureux entre eux.

L’auteure a un réel talent de conteuse pour mener son récit et nous embarquer dans son univers. J’ai été charmée par sa plume, la façon dont elle parvient à nous décrire les créatures maléfiques, les phénomènes imaginaires et les sensations qu’ils provoquent, jusqu’à presque nous les rendre réels. On parvient parfaitement à les visualiser. La description de la magie est particulièrement réussie, avec l’énergie qui afflue, la connexion qu’elle crée entre deux magiciens, un lien si intense qu’il provoque une intimité puissante entre eux.

Tout en reprenant des éléments clés des contes, Déracinée sort de l’ordinaire. J’ai aimé que se côtoient plusieurs types de magie, l’une très académique, avec des grimoires et des sorts construits (telle qu’on la retrouve traditionnellement), et en même temps l’idée d’une magie plus intuitive, plus naturelle et expérimentale, mais non moins puissante. Il y a également une grande originalité dans la place accordée à la forêt et le maléfice du Bois. Là où d’ordinaire, dans les récits de fantasy, la figure du méchant/du Mal est incarnée par un personnage ou une institution, on a ici quelque chose d’impersonnel, de plus diffus. C’est comme une ombre qui plane tout au long de l’histoire, une menace dont on ignore l’origine, d’autant plus dangereuse qu’on peut difficilement y associer un visage, un responsable.

Dans l’ensemble, d’ailleurs, le roman est assez sombre, car il n’y a pas beaucoup d’espoir, peu d’alliés et d’hommes capables de lutter face au mal qui gagne du terrain. On comprend aussi rapidement qu’il y a des intrigues politiques en jeu. Le royaume est gangrené par les conflits, la corruption et les arrangements peu avouables. La magie est un remède au mal, mais en contrepartie elle fait l’objet de tentatives d’instrumentalisation par des puissants, des rois et des seigneurs qui veulent l’utiliser à leur service. Et jusqu’à la fin, on se demande comment cela va se terminer tellement nos héros semblent mal partis et pas de taille à lutter.

J’ai trouvé quelques longueurs dans la dernière partie du roman, sans doute parce que l’on s’oriente vers un schéma plus classique, avec des intrigues de cour, une bataille, une quête contre le mal etc. Pour autant, on reste intrigué par l’énigme autour de l’origine du Bois et sa signification, qui perdure jusqu’à la toute fin.

Vous l’aurez compris, Déracinée a été un grand coup de cœur. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été autant happée par une histoire. Dès que j’avais un moment de libre, j’avais envie de reprendre ma lecture.

L’auteure a su inventer un univers original tout en réutilisant habilement les codes du conte et de la fantasy. Je pense qu’elle avait largement la matière pour scinder son histoire en deux et en faire une duologie. Quand on voit parfois l’artificialité de trilogies où l’histoire stagne et s’essouffle (avec souvent des deuxièmes tomes de transition), il faut reconnaître le mérite d’un one-shot qui est mieux pensé et mieux développé que beaucoup de sagas ! En tout cas j’aurais adoré poursuivre ma lecture !

Je n’ai pas l’habitude de lire de la fantasy – ce n’est pas mon genre de prédilection – mais Déracinée m’a donné une furieuse envie de m’y mettre ! Alors si vous avez d’autres titres à me conseiller, n’hésitez pas !

8 réflexions sur “Déracinée, Naomi Novik

  1. Totalement tentée par ce récit !! Comme toi, je ne suis pas tellement « Fantasy » mais en cette période, ce thème me fait penser à l’hiver, les contes de Noël, l’enfance etc (même si c’est un roman adulte) et me plonge dans une atmosphère qui réconforte ! Cela fait une éternité que je n’ai pas lu ce genre de livres, et comme l’auteure est polonaise, j’ai bien envie de découvrir une autre littérature, d’autant que ma collègue est de la même origine. Je vais lui conseiller également 😉

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