La vie en chantier, Pete Fromm

Après avoir eu un coup de cœur pour Mon désir le plus ardent, j’avais hâte de découvrir le reste de l’œuvre de Pete Fromm. Je dois dire que, si ça a été une bonne lecture, je ne l’ai pas trouvé à la hauteur du premier.

Marnie et Taz ont tout pour être heureux. Jeunes et énergiques, ils s’aiment, rient et retapent ensemble leur modeste maison de Missoula, dans le Montana. Lorsque Marnie apprend qu’elle est enceinte, leur bonheur est parfait. Mais Marnie meurt en couches, et Taz se retrouve seul face à un deuil impensable, avec son bébé sur les bras. Il plonge alors tête la première dans le monde inconnu et étrange de la paternité, un monde de responsabilités et d’insomnies, de doutes et de joies inattendus.

Malgré le sujet qui s’annonçait bouleversant, je n’ai pas réussi à être aussi touchée que dans Mon désir le plus ardent. Le problème ici vient à mon sens du personnage de Taz, que l’on a du mal à saisir, et du manque d’émotion apportée par l’auteur. Les dialogues sont assez plats et expriment peu de sentiments. Taz a une attitude fuyante ; il a tendance à rejeter son entourage et à se couper du monde, se livre peu. Bien sûr on conçoit sa réaction face au drame qui le frappe, mais cela n’aide pas à comprendre le personnage. Il est d’autant plus difficile de s’attacher à lui, de s’identifier ou de compatir à sa peine.

La vie en chantier est avant tout un roman sur le deuil, avant d’être un roman sur la paternité. Empêtré dans son chagrin, sa maison en chantier et ses problèmes financiers, Taz peine à surnager. Submergé par la fatigue, enfermé dans sa bulle, il est comme absent, détaché des questions prosaïques du quotidien, au point d’inquiéter ses proches. Sa fierté et son obstination à vouloir s’en sortir seul et refuser l’aide qu’on lui propose n’arrange rien. D’ailleurs, même si j’ai eu du mal avec la personnalité et le comportement de son ami Rudy, j’ai trouvé touchante la façon dont il l’aide sans en avoir l’air, précisément pour ne pas qu’il refuse, et en même temps le bouscule un peu quand il en a besoin. La relation ambivalente avec la belle-mère est également intéressante en ce qu’elle montre toute la contradiction des émotions qui peuvent nous traverser lors d’un deuil. Finalement, le cocon dans lequel s’enferme Taz est aussi son refuge auprès de Marnie. Elle est à la fois magnifique et tellement triste, cette relation qui perdure dans sa façon de s’adresser à elle, de prévoir les réactions qu’elle aurait comme si elle était encore là pour le guider et le juger.

Puis se dessine la relation entre Taz et Midge, les gestes d’abord hésitants, les nuits sans sommeil, la peur de ne pas être à la hauteur. Mais ils deviennent vite inséparables. Taz, entre ses difficultés financières et sa réticence à la laisser garder par un(e) autre, l’emmène partout avec lui. Ils sont touchants parce qu’on a le sentiment que tous les deux forment une équipe face à ce drame, qu’ils se maintiennent hors de l’eau. Midge est également ce qui ramène Taz à la réalité, avec les pleurs, les biberons, les couches… Les besoins du bébé l’ancrent dans le quotidien et le forcent à avancer. J’aime aussi l’idée que Marnie soit comme un pont entre eux, celle qui aide à les rapprocher malgré son absence. Taz s’efforce de s’en sortir et de faire les choses bien pour Marnie, parce que c’est ce qu’elle aurait voulu, la meilleure vie pour le fruit de leur amour. A l’inverse, parler de sa mère à Midge, lui raconter des histoires, l’emmener voir les lieux qu’ils aimaient, c’est continuer à faire vivre Marnie.

Pour finir, il ne se passe pas mille choses dans ce roman, simplement les jours qui défilent. Et il faut bien reconnaître quand même tout le talent de Pete Fromm, de parvenir à écrire un roman avec des petits riens, un quotidien, une atmosphère – juste la vie. La vie en chantier, c’est la vie sans Marnie, les premières fois de Midge, le long processus du deuil. Le roman nous laisse sur une note d’espoir pour Taz, une lumière dont est porteuse Midge, une raison de vivre, un avenir.

En bref, un joli roman sur le deuil, le quotidien doux-amer d’un père qui se bat pour rester à la surface et s’efforce d’élever sa fille dans le souvenir de sa mère. Ce ne sera probablement pas mon préféré de Pete Fromm, mais il me conforte dans l’idée de lire ses autres romans !

7 réflexions sur “La vie en chantier, Pete Fromm

  1. J’avais eu un coup de coeur pour Indian Creek (roman autobiographique bien différent), c’est donc enthousiaste que je m’étais lancée dans cette lecture… enthousiasme bien douché au final. Peu d’attache avec les personnages et un récit un peu facile et prévisible qui a eu du mal à me toucher. C’était sympathique, mais sans plus. Du coup, moi qui avais alors une grande envie de lire Mon désir le plus ardent, je n’ai toujours pas osé franchir le pas de peur d’être déçue à nouveau !

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    • C’est tout à fait ça, j’ai le sentiment que l’idée de départ y était mais qu’il a cédé à la facilité et n’a pas assez creusé son personnage !
      Je te conseille quand même Mon désir le plus ardent que j’ai trouvé plus réussi !
      Je me garde Indian creek pour cet hiver, pour découvrir la facette « nature writing » de Pete Fromm !

      Aimé par 1 personne

      • Un jour, au détour d’un emprunt en bibliothèque, je lui laisserai sans doute une chance. Mais je me dis qu’Indian Creek se démarque vraiment de ses autres romans et qu’il ne faut pas forcément que je m’attende à retrouver la même chose.

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  2. Pingback: Le bilan non livresque du mois #16 |

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