Les racines du ciel, Romain Gary

En début d’année, je me suis décidée à lire davantage de classiques, me concoctant à cet effet une liste assez ambitieuse. Et j’ai enfin tenu ma résolution puisque j’ai découvert trois classiques en quelques mois.

Aujourd’hui, je m’arrête sur Les racines du ciel, une lecture dont je suis ressortie un peu mitigée.

Avant toute chose, je dois rendre hommage à Gary qui est un de mes auteurs préférés, même si Les racines du ciel n’est pas mon favori. Je ne peux que vous conseiller et vous reconseiller La promesse de l’aube et La vie devant soi.

En ouvrant le roman, j’ai été étonnée du choix de la thématique, je n’attendais pas l’auteur dans ce registre. Ce n’était pas pour me déplaire puisque j’ai une passion pour les éléphants, et encore plus depuis que j’ai eu la chance de les voir dans leur milieu naturel en Tanzanie.

Paru en 1956 (et prix Goncourt !), Les racines du ciel est résolument moderne dans ses considérations et son engagement en faveur de la protection de l’environnement et des espèces menacées. Malheureusement, la question est tristement d’actualité – même si la législation a évolué, on n’en a pas fini avec le braconnage et le commerce de l’ivoire.

C’est un roman assez théorique, je dirais même philosophique, ce qui peut être déroutant par moment. Il laisse la part belle aux idées, au discours, au détriment de l’action. Au-delà du rythme plutôt lent, les répétitions m’ont vraiment dérangée. En effet, le roman est construit de manière assez particulière, autour de la façon dont les gens perçoivent Morel et la lutte qu’il incarne.

Morel, un Français qui a pris la brousse pour mener une campagne contre la chasse aux éléphants, fait figure de mythe. Le roman s’ouvre sur un personnage qui rapporte les paroles d’autres personnages qui auraient été en contact avec lui. La figure de Morel est mystérieuse, y compris pour le lecteur qui ne le rencontre que tardivement. La rumeur enfle, parfois contradictoire, sur son existence, sa localisation et ses intentions – chacun y va de son avis, de manière presque comique. Il y a donc, dans le discours des personnages, que ce soit ses soutiens ou ses détracteurs, et plus tard de Morel lui-même, un débat autour des éléphants et de sa vision du monde. De ce fait, les idées sont discutées à plusieurs reprises, et j’ai eu le sentiment de relire plusieurs fois les mêmes passages. Le livre fait près de 500 pages (et la mise en page très dense n’aide pas), et avec ces redondances, il aurait mérité d’être allégé.

Au-delà de cet aspect qui alourdit la lecture, le roman est très intéressant intellectuellement. Romain Gary interroge la dignité humaine, la place de l’homme et son rapport à la nature. Le récit se place dans le contexte de l’après-guerre, le traumatisme de la Seconde guerre mondiale et du nazisme. La quête de Morel, au-delà de la protection de la nature, est donc une quête de sens et de liberté. Il s’agit de retrouver l’universalité de ce qui nous porte en tant qu’être humain, et de prouver qu’il y a des raisons de croire encore en l’espèce humaine.

L’histoire se déroule en Afrique équatoriale française (AEF – le Tchad actuel) dans les années 50, à l’époque de la décolonisation. On se retrouve ainsi dans une Afrique en proie à des bouleversements, avec des acteurs aux intérêts conflictuels (les administrateurs coloniaux qui s’accrochent à leur siège, Paris qui cherche à éteindre les désordres politiques tout en sauvant la face sur la scène internationale, les mouvements d’opposition des populations locales).

La question de la protection de la nature se confronte alors à celle de la décolonisation, de deux manières contradictoires. Il y a ceux qui voient dans la lutte de Morel une façon de s’opposer aux autorités coloniales, une critique de l’exploitation des ressources par l’homme blanc. Et il y a la résistance de certaines populations qui ont toujours chassé l’éléphant, à la fois pour la viande et par tradition, et pour lesquels l’interdiction de la chasse est encore une manière pour les colons d’imposer leur loi. Sur ce sujet, je vous conseille d’ailleurs L’invention du colonialisme vert, ou le fantasme d’une Afrique à la nature préservée, vide d’habitants, où la préservation de l’environnement est une autre façon de nier la population locale.

Morel apparait comme l’homme dont tout le monde parle, mais que personne ne saisit vraiment. On lui prête sans cesse des intentions qui ne sont pas les siennes, certains y voyant un misanthrope fuyant la compagnie de ses concitoyens, d’autres un fauteur de troubles tentant d’attiser la colère des populations contre l’administration coloniale. A l’inverse, ceux qui se rallient à lui ont des profils variés (anciens mercenaires, jeunes nationalistes, naturalistes etc) et chacun leurs raisons, leurs objectifs. Morel, idéaliste obstiné, va se confronter à la difficulté de rassembler autour d’une cause au-delà des intérêts particuliers, alors même que ses adversaires sont nombreux.

Finalement, cette façon de toujours extrapoler ses ambitions au-delà des éléphants est assez révélatrice du peu de place accordé aux préoccupations environnementales, puisque personne ne peut croire qu’il s’intéresse réellement uniquement à la protection des éléphants. Le roman montre bien que l’environnement est sans cesse instrumentalisé au service d’intérêts divers, comme c’est souvent le cas encore aujourd’hui.

En bref, un classique plutôt difficile en raison de ses longueurs et de sa portée philosophique, mais qui porte un message essentiel sur l’environnement et une belle réflexion sur la dignité humaine.

9 réflexions sur “Les racines du ciel, Romain Gary

  1. J’avais beaucoup aimé ce livre, je l’avais trouvé très intéressant et pertinent. Par contre, comme tu le dis, pas merci à la police d’écriture et la structure trop dense du texte. Autre chose : on a du mal à entrer dans le livre pendant le premier quart, j’étais en mode « Je comprends rien ». Après, heureusement, ça s’est éclairci et j’ai pu savourer ce livre.

    Aimé par 1 personne

    • C’est tout à fait ça, c’est vraiment perturbant au début, on a le sentiment que l’intrigue a déjà démarré avant que le lecteur arrive, puisque les personnages parlent de Morel sans qu’on sache de quoi il retourne.
      Je trouve que les éditeurs ne font pas d’effort pour certains classiques en terme de mise en page, c’est dommage !

      Aimé par 1 personne

  2. Pingback: L’adieu aux armes, Ernest Hemingway |

  3. Pingback: Lectures du printemps |

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s