Une terre promise, Barack Obama

C’est la première fois que je lis les mémoires d’un homme politique. Je me suis laissée tenter par celles de Barack Obama surtout en raison de sa personnalité et de la particularité de sa présidence qui a soulevé tant d’enthousiasme.

J’avais peur que ce soit aride, et j’ai été agréablement surprise par le style, plaisant à lire, et le mélange d’anecdotes, parfois drôles, et d’analyse politique.

Il se dégage de ses mots une grande humanité, ainsi qu’une certaine humilité. On sent que c’est un homme de convictions qui veut sincèrement œuvrer pour rendre la vie des gens meilleure. Loin de se mettre constamment sur le devant de la scène, il rend beaucoup hommage à ses équipes et à l’engagement de toutes les personnes qui l’ont accompagné pendant la campagne et après, en particulier ses proches conseillers qui ont mis de côté leur vie personnelle pour servir à ses côtés, mais aussi tous les agents qui font tourner la machine de l’Etat.

On retrouve ce trait de sa personnalité dans sa volonté de garder le contact avec le terrain et sa crainte que la présidence, isolée dans les hautes sphères, ne l’amène à perdre de vue les réalités quotidiennes des gens. Il a ainsi pris l’habitude de lire chaque jour quelques lettres de citoyens ordinaires (Fayard en a fait un livre, qui m’attend dans ma PAL), une façon de mesurer l’impact de ses décisions et de prendre le pouls de la population. Il se faisait aussi un devoir de rendre des visites régulières aux militaires blessés, afin de garder conscience du coût de la guerre et des répercussions des opérations qu’il serait amené à engager. Cette volonté de garder les pieds sur terre est aussi valable pour l’éducation de ses filles, puisque qu’avec Michelle ils ont tout fait pour qu’elles aient un cadre de vie le plus normal possible, ne voulant pas les élever comme des privilégiées.

Finalement, Obama parle assez peu de sa vie personnelle et de la façon dont son épouse et ses enfants ont vécu ces années à la Maison blanche. Cela peut être décevant, mais c’est cohérent avec son souhait constant de les préserver de la sphère publique. Une terre promise est consacré à l’exercice du pouvoir et à la présentation des réformes politiques qu’il a conduites. Le livre est organisé en chapitres thématiques dédiés aux grands sujets qui ont occupé sa présidence : la crise économique, l’Obamacare, le terrorisme, l’environnement… Certes, il y a forcément un parti-pris puisqu’il écrit sur sa propre politique, mais il le fait de façon assez mesurée, admettant le cas échéant ses erreurs ou ses regrets, et je crois avec sincérité. Le recul qu’il a de son mandat permet des réflexions intéressantes à la fois sur ses débuts en politique et sur les réformes menées et les décisions prises.

Moi qui ai étudié les sciences politiques, j’ai aimé voir à l’œuvre les rouages institutionnels et la fabrique des lois américaines. Avoir accès à l’envers du décor nous fait réaliser l’ampleur du travail en amont, réalisé par les équipes de la présidence, pour s’assurer du soutien des parlementaires, amender telle partie du texte pour être en mesure d’avoir le nombre nécessaire de voix pour que la loi soit votée. C’est d’ailleurs assez affligeant de constater qu’un certain nombre de sénateurs et représentants fonctionnent dans une logique de clientélisme, votant pour des mesures nationales avant tout en fonction des impacts sur les secteurs économiques majeurs dans leur circonscription ou monnayant leur voix contre l’ajout d’une disposition finançant une infrastructure locale. En réalité, le système politique américain, avec ses élections fréquentes et son bipartisme marqué, produit des élus très frileux des décisions qu’ils prennent par peur de perdre des électeurs ou d’être ostracisé du parti.

Si Obama a dès le départ exprimé sa volonté de faire de la politique autrement, de dépasser cette politique politicienne et les clivages partisans, il s’est heurté presque immédiatement à l’obstruction systématique du Sénat républicain et au refus de Démocrates ou de Républicains de soutenir publiquement ses mesures même lorsqu’ils y étaient favorables. Le président a également été confronté au poids des institutions, avec leurs procédures, leurs traditions et les hommes qui les peuplent.

Je parlais tout à l’heure d’humilité – Obama reconnaît pleinement les limites de son pouvoir. De ce point de vue, Une terre promise permet de se rendre compte de la réalité de la présidence, loin de l’image qu’on peut se faire d’un président tout puissant. C’est valable à la fois au niveau national, puisqu’il doit composer avec les différentes forces politiques et avec l’opinion publique, mais aussi au niveau international puisqu’il est dépendant de la bonne volonté des autres dirigeants et lié par la diplomatie et le souci de préserver les intérêts américains.

J’apprenais une nouvelle leçon de la présidence : mon cœur était désormais enchaîné à des considérations stratégiques et à des analyses tactiques, mes convictions soumises à des arguments contre-intuitifs. Depuis mon fauteuil dans le plus puissant bureau du monde, j’avais moins de latitude pour dire ce que je pensais et agir avec mes tripes qu’au temps où j’étais sénateur – ou citoyen ordinaire révolté par la vue d’une jeune femme abattue par son propre gouvernement.

Cette insistance sur les limites de son pouvoir est également liée au contexte dans lequel il entre en fonctions, puisque la crise économique a fortement marqué son premier mandat. Comme il le dit lui-même, l’essence de la présidence est que rien ne se déroule jamais comme prévu. Il y aura forcément des échecs, des résultats inattendus, des crises imprévisibles. Il partage son sentiment d’impuissance et l’amertume qu’il a parfois ressentie lorsqu’une situation ne se débloquait pas assez rapidement ou lorsque les effets des mesures pour faire face à la crise économique tardaient à se faire sentir. On voudrait faire mieux, faire plus vite, mais ce n’est jamais aussi simple. Bien souvent, c’est un travail de fond, faisant entrer en jeu de multiples facteurs, de multiples acteurs, et dont les résultats se mesurent des mois voire des années après.

On perçoit qu’Obama est un homme plein d’idéaux, mais son idéalisme n’est pas naïf. La volonté de changer le monde – qui l’anime depuis sa jeunesse -, l’ambition d’incarner un espoir pour la population américaine, se heurtent au principe de réalité. Il a été amené à faire beaucoup de compromis dans la conduite de ses réformes. Et si, vu de l’extérieur, on peut être déçu, regretter sa modération, j’y vois aussi une intelligence de situation et un pragmatisme qui sont inhérents à l’action publique. Ce n’est pas être cynique de constater que l’on manque de soutien pour prendre toutes les mesures et considérer que mieux vaut passer une loi qui n’est pas à 100% ce que l’on voulait que rien du tout. Il s’efforce également de considérer toutes les dimensions d’un problème, toutes les conséquences d’une décision, au-delà de l’idéologie politique. D’ailleurs, on a pu lui reprocher ses concessions, de ne pas avoir été assez ambitieux ou révolutionnaire. Il explique notamment les choix qu’il a faits pendant la crise, partant du principe que, même s’il était d’accord sur le fond, bouleverser le système financier en profondeur aurait in fine empiré la situation des Américains.

J’étais un réformateur, conservateur de tempérament, à défaut de l’être dans ma vision du monde.

Cette prise de conscience de la nécessité du compromis démarre d’ailleurs dès la campagne électorale, puisque son équipe intervient régulièrement pour freiner ses ardeurs en lui rappelant que s’il n’est pas élu il ne pourra rien faire du tout. Car pour gagner, il faut malgré tout accepter les règles du jeu. Obama raconte ainsi comment au début il avait tendance à se perdre dans des explications techniques de son programme. Or il faut accepter que la politique c’est avant tout de la communication. Pour gagner, l’important n’est pas seulement de proposer une mesure pertinente et bien pensée, mais aussi et surtout de convaincre, de mobiliser l’opinion publique et de rallier des partisans.

La partie du livre dédiée à la campagne électorale est celle qui m’a le moins intéressée – entre la campagne sénatoriale, les primaires démocrates puis la campagne présidentielle, le récit est assez répétitif puisqu’il est question à chaque fois de programme, de stratégie de communication, de tractations politiques pour gagner des soutiens, de déplacements pour rallier des électeurs… Cela dit, il est frappant de voir à quel point une campagne est un processus long, qui brouille la frontière vie publique/vie privée et entraine toute la famille, un travail constant et de longue haleine, qui exige une vigilance de tout instant et une certaine résistance pour affronter les coups-bas et les attaques personnelles. Les débuts d’Obama en politique sont intéressants car il confronte son expérience avec l’idéalisme, la naïveté et parfois la maladresse du jeune homme qu’il était. Ils permettent aussi de se rendre compte combien son ascension a été rapide et comment, parce que les circonstances ont fait que c’était le bon moment, cet outsider a fini par devenir le candidat démocrate puis le président. D’ailleurs, sa courte expérience politique et son jeune âge ont suscité la méfiance de ses homologues politiques. Plus que tout autre, il a subi des attaques personnelles et des campagnes de désinformation, allant jusqu’à porter le doute sur sa citoyenneté américaine (un discours qui nous semble malheureusement banal depuis qu’on a connu Trump au pouvoir).

Obama aborde également le sujet des Afro-Américains et du racisme. Il raconte l’ambivalence de sa situation, lui qui veut rassembler le peuple américain au-delà des divisions entre communautés que certains se plaisent à entretenir. Il ne veut ni être le Président des noirs, ni être réduit à sa couleur de peau. Dans le même temps, alors qu’il est peut-être le plus à même de parler des droits civiques ou des violences policières, cela devient délicat pour lui de s’exprimer sur ces sujets car il provoque déjà la méfiance, ses opposants insinuant qu’il avantagera une catégorie de population plutôt qu’une autre. D’un autre côté, il a été malgré lui érigé en symbole par une partie de la population qui a placé beaucoup d’espoir en lui et qui lui reproche de ne pas saisir l’occasion de défendre les droits des Afro-Américains. Cette vague d’enthousiasme incroyable qu’il soulève s’accompagne ainsi presque immédiatement de la certitude qu’il va les décevoir.

Au-delà de la campagne électorale, Une terre promise est une véritable leçon de communication politique, et c’est un des aspects passionnants du livre. La perception de l’opinion et des médias est fondamentale et ne fait pas de cadeau. Obama raconte sa frustration que l’on ne retienne qu’une erreur, l’élément qui n’a pas marché en occultant le reste, ou bien les contradictions d’une opinion qui s’insurge contre la marée noire mais n’est pas prête à changer son mode de vie fondé sur les énergies fossiles. Obama atteste de la façon dont la perception des choses peut être déformée, et qu’il a du apprendre à se préoccuper davantage de l’image qu’il renvoie et de la mobilisation de l’opinion. Dans sa démarche de réforme, il a d’ailleurs dû par moment se freiner pour prendre en compte l’acceptabilité d’une mesure, même s’il aurait aimé faire changer les choses plus vite.

Pour finir, j’ai trouvé intéressant d’avoir le témoignage d’un président sur les relations internationales. On apprend notamment que les sommets internationaux ne servent pas à grand chose, et que, en parallèle du travail de négociation acharné mené par les diplomates, les décisions se jouent parfois sur un entretien bilatéral de quelques minutes, plus informel. Pour ceux qui sont curieux de voir un peu l’envers du décor, il y a quelques anecdotes sympas (et des petites piques envers le président français au passage). Par contre, attendez-vous à un petit biais patriotique dans la narration, on a quand même l’impression que les Etats-Unis sauvent le monde à chaque fois, notamment en comparaison avec l’Europe !

Bref, j’en ai dit beaucoup sur ce livre – il faut dire qu’il m’a occupé plus d’un mois et donné matière à réfléchir !

Si j’ai trouvé l’ensemble vraiment intéressant, j’ai eu du mal à en venir à bout. J’aurais aimé que le propos soit plus synthétique (c’est un comble vu la taille de ma chronique haha) : c’est long, 800 pages (et encore il y aura un tome 2 pour le second mandat !). Obama a tendance à beaucoup détailler, notamment lorsqu’il explique ses mesures législatives. Cela dit, il faut reconnaître qu’il parvient à résumer en quelques pages et de façon assez claire des sujets complexes tels que la crise des subprimes ou le conflit israëlo-palestinien.

On accède peu à l’homme, à sa vie personnelle, je réserverais donc ses mémoires à un public intéressé par la politique ou curieux d’en apprendre plus sur le fonctionnement de la présidence et les relations internationales. Une terre promise explore de l’intérieur la bataille politique et l’exercice du pouvoir. Il constitue un témoignage sur le programme de réformes menées par Obama et au-delà sur les enjeux au cœur de la société américaine. D’ailleurs, c’est un peu déprimant de lire comment il a tant lutté pour faire passer ses lois, quand on sait que Trump s’est empressé de tout détricoter juste après !

Pour que la lecture soit plus digeste, je vous conseille de le découvrir par touche – les chapitres étant thématiques, le livre se découpe bien – plutôt que d’une traite !

7 réflexions sur “Une terre promise, Barack Obama

  1. Oula ça a l’air en effet particulièrement dense. Je doute le lire mais j’ai trouvé ta chronique très intéressante. C’est en effet frustrant qu’il n’ait pas pu faire passer ses lois comme il le souhaitait. J’aurais en effet connaître davantage sur lui que sur son parcours politique. Bravo en tout cas pour avoir réussi à lire ce pavé de 800 pages.

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  2. Je pense qu’en tant qu’ancien président des USA, il ne peut absolument pas se permettre de parler de sa vie privée. Si sa femme avait plus d’espace à ce niveau-là, ce n’est pas son cas à lui, on ne peut pas lui attribuer ce reproche (tu ne lui reproches pas, hein, mais c’est sûr que d’autres l’ont fait). Les gens monteraient ça en épingle, il a bien fait d’être prudent.

    Un peu curieuse de voir ce qu’il dit, mais ce n’est pas ma priorité.

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  3. Pingback: Lectures du printemps |

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