Là où chantent les écrevisses, Delia Owens

Comme une fille très influençable, j’ai acheté ce livre après avoir vu des affiches partout dans le métro. La couverture et le titre m’ont intriguée et je me suis précipitée en librairie. Aucun regret car j’ai passé un très bon moment de lecture en compagnie de Kya !

Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur  » la Fille des marais  » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n’est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent. A l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais.

Là où chantent les écrevisses est un roman sur la solitude. Abandonnée à l’âge de 6 ans, Kya est laissée avec un père alcoolique et violent, le plus souvent absent et qui finit par disparaitre totalement. Sans ressource, elle doit alors apprendre à se débrouiller seule pour subsister. Elle n’ira pas à l’école, échappera au giron des services sociaux, trouvera une maigre nourriture dans le fruit de sa pêche (crevettes, mollusques, huîtres, moules, petits poissons) qu’elle apprendra à échanger pour acheter du gruau ou du pétrole. Vivant à l’écart dans une cabane dénuée d’électricité, d’eau courante et de tout confort moderne, elle mène une existence rude et frugale, un quotidien à ramasser les plumes et les coquillages, nourrir les mouettes et les goélands sur la plage et naviguer en barque jusqu’à l’épicerie pour son ravitaillement. Sa rencontre avec Tate sera déterminante. C’est grâce à lui qu’elle va apprendre enfin à lire et écrire, un apprentissage qui va changer sa vie.

Le roman tantôt naturaliste, tantôt roman d’apprentissage, est parfois dur, autant que la vie de Kya l’est. Mais c’est une héroïne attachante, par son courage, sa simplicité et sa liberté inaliénable. On ressent avec elle cette solitude écrasante et ce besoin d’attention, ce désir de recevoir l’amour qu’on ne lui a jamais donné, mêlé à une méfiance et une peur de l’abandon.

Là où chantent les écrevisses est aussi un ode à la nature préservée. Le marais, même si c’est un milieu rude, forme un refuge à l’abri des regards, loin de l’agitation de la ville et de la méchanceté des hommes. Le marais n’est pas qu’un marécage sombre, c’est un espace qui déjoue la frontière entre terre et mer, qui abrite la vie.

Phaéton

Delia Owens est diplômée de zoologie et de biologie, et ça se ressent dans son roman. La vie sauvage, la faune et la flore, tiennent une place particulière dans le livre. A travers Kya, on découvre tout un éco-système : la végétation, les insectes, les lucioles, les grenouilles, les corneilles, les oies, les grues, les hérons…. Le marais est presque un personnage à part entière, il délimite un monde à part, difficilement accessible mais recelant des trésors pour qui apprend à le connaître, pour qui sait observer. Les oiseaux et toutes les formes de vie qui le peuplent constituent la seule compagnie de Kya. Ils sont sa famille, son univers. Ils font partie d’elle.

Grand Héron bleu

Avec Kya, on ressent fortement la connexion à la Terre. Le Marais constitue son territoire, sa maison, son horizon et son moyen de subsistance. Elle n’a pas conscience des mois, des jours et des heures, vivant au rythme de la nature, se repérant aux changements du feuillage sur les arbres, aux cycles de la lune, à la position du soleil et aux températures. Kya a une part d’animalité. Sauvage, craintive, elle est forgée par les épreuves. Ayant eu peu de contact humain, pas d’éducation, ce qu’elle connait de la vie, elle l’a appris en observant le comportement des animaux. Comme eux, elle est brute, dénuée de tout jugement, de toute notion de moralité, de bien ou de mal, car seule compte la survie.

Le contraste est flagrant avec une société ségrégationniste et pleine de préjugés, dirigée par l’argent, le rang social et les possessions matérielles. L’auteure éclaire parfaitement cette frontière entre le monde sauvage et le monde « civilisé ». En parallèle de l’histoire de Kya, on suit une enquête locale pour éclaircir le mystère de la mort d’un jeune homme, dont le corps est retrouvé dans le marais en 1969. La Fille des marais – parce qu’elle est différente, parce que son isolement alimente le rejet et la méfiance – constitue alors la coupable idéale. Délia Owens retranscrit à travers cette affaire les biais de la justice populaire.

Pour finir, je noterais simplement un gros bémol concernant l’épilogue, qui ne me semblait pas utile, bien au contraire. Certes, je n’aime pas les fins ouvertes, mais ici la fin est « fermée » à l’excès ! L’auteure nous déroule de façon assez précipitée, en quelques pages, toute la vie de Kya. Cette description très factuelle et rapide n’apporte pas grand chose, elle n’est pas très intéressante et ôte au lecteur tout le plaisir qu’il aurait à imaginer le futur du personnage. Ensuite – et surtout – l’épilogue m’a dérangée parce qu’elle change une partie du sens de l’intrigue et je trouve que l’on perd en cohérence avec le message porté dans le roman.

Aigrette neigeuse

Bref, un beau roman, parfois dur, qui nous fait voyager au cœur des marais de Caroline du Nord, aux côtés d’une héroïne attachante et d’une nature fascinante.

Parfois, la nuit, elle entendait des bruits qu’elle ne connaissait pas ou était réveillée par un éclair tout proche, mais chaque fois qu’elle trébuchait, la terre la remettait sur ses pieds. Jusqu’à ce qu’un jour, sans qu’elle en prenne vraiment conscience, la douleur qu’elle avait au cœur s’écoula comme de l’eau dans le sable. Elle était toujours là, mais cachée au plus profond. Kya posa la main sur la terre mouillée et vivante, et le marais devint sa mère.

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