Le Consentement, Vanessa Springora

J’ai lu Le consentement il y a quelques mois, peu de temps après sa sortie. Je n’avais pas encore eu le temps de vous en parler ici, mais même si l’emballement médiatique autour de Gabriel Matzneff s’est tassé, je tenais à revenir sur cette lecture.

Je me souviens avoir vu le passage de Vanessa Springora dans Quotidien et avoir été marquée par son témoignage particulièrement révoltant et fort en émotion. On était encore aux débuts de la médiatisation de l’affaire, et l’autrice sortait pour la première fois du silence pour évoquer son vécu derrière le livre. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il fallait que je le lise.

C’est un « roman » qui, comme tant d’autres témoignages du mouvement #MeToo, est douloureux mais nécessaire. Je ne vous cache pas qu’il y a des passages abjects et que « G. » risque de vous inspirer colère et dégoût. Mais l’intérêt du livre ne réside pas dans ces quelques scènes. Il les dépasse pour raconter toute l’histoire. Il part d’un contexte (un père absent, une exposition précoce à la sexualité, un besoin d’attention) pour retracer la rencontre avec cet homme charismatique, le début de la « relation », puis la prise de conscience et la difficulté de se reconstruire face à un homme qui ne cesse de la poursuivre et qui a hissé la manipulation au rang d’art jusqu’à être quasi intouchable.

Le consentement est principalement un roman sur l’emprise. Vanessa Springora raconte comment à l’époque, jeune adolescente, elle se sent flattée qu’un homme mûr, intelligent et connu s’intéresse à elle, comment, même lorsqu’elle hésite, elle ne veut pas avoir l’air puérile ou ignorante. Un des mérites de l’auteure est d’avoir pu, avec son recul d’adulte, narrer la perception des choses telle qu’elle l’avait à 14 ans. Tout le problème est que la jeune fille, bien que consciente de l’anormalité de la situation, a le sentiment d’être amoureuse et d’avoir la chance de vivre cette histoire. Et face à cet homme manipulateur, sûr de son pouvoir, aux méthodes bien ficelées, elle n’a aucune chance.

Vanessa Springora dit combien il sera difficile de se défaire de cette emprise, même des années plus tard. A la lecture de son livre, on comprend pourquoi, en droit pénal, la majorité sexuelle et la présomption de l’absence de consentement pour les mineurs en-dessous d’un certain âge est crucial. Elle raconte aussi le mal-être qui s’ensuit, les angoisses, le sentiment de culpabilité, le difficile cheminement pour admettre que l’on a été victime, et l’impact désastreux, sur le long-terme, sur sa capacité à construire une relation normale avec un homme.

L’auteure explique pourquoi elle a mis autant de temps à raconter son histoire, et comment l’écriture a été pour elle un exutoire. Elle écrit pour ne pas être dépossédée de son histoire, pour rétablir la vérité face à un homme dont l’ignominie va jusqu’à se vanter de ses agressions en les transformant en romances et faire passer ses victimes pour des femmes perturbées dont l’égo a mal vécu la rupture. Un écrivain qui non seulement a eu pendant des années un comportement criminel, mais a basé sa carrière et son succès sur ce comportement, s’en inspirant dans ses romans, et s’érigeant en défenseur de la libération des mœurs, criant à la censure, au diktat de la morale bien-pensante.

Une fois pour toutes, non, il ne s’agissait pas d’une histoire d’amour, il s’agissait de pédophilie.

Je crois que ce qui m’a le plus marqué dans Le consentement, ce qui m’a semblé le plus impensable, le plus révoltant dans tout cela, c’est la complaisance, le silence et le cautionnement de tout un milieu et de toute une époque. Car le comportement de Matzneff était connu de tous, y compris par la mère de l’autrice. En 2020, cela nous parait invraisemblable, et j’ai d’ailleurs bon espoir que si aujourd’hui l’histoire se répétait, de tels agissements ne pourraient pas exister au grand jour et en toute impunité.

Il a fallu du courage à Vanessa Springora pour dire son histoire, la voire étaler partout, s’exposer aux critiques, au risque de poursuite en diffamation. Cette libération de la parole a permis d’éclairer d’autres scandales, révélant que les abus sexuels sur des jeunes filles étaient plus courant que l’on pense, en particulier dans le milieu du sport.

Je ne peux que vous encourager à lire Le consentement. Bien sûr, c’est particulier car on connaît l’affaire, et pour peu que vous ayez lu ou vu plusieurs interviews de l’auteure, vous savez déjà ce qu’elle va raconter. Mais entendre la parole de la victime n’a pas de prix. Surtout, au-delà du témoignage, Vanessa Springora analyse le mécanisme de l’emprise et signe un livre indispensable sur le consentement et l’impunité.

4 réflexions sur “Le Consentement, Vanessa Springora

  1. Merci pour cet avis de lecture! Je l’ai lu également et ne peux qu’être d’accord sur la complaisance dont certaines personnes ont fait preuve vis-à-vis des moeurs de G. ou d’hommes comme lui aimant les jeunes filles. Heureusement, du temps s’est écoulé et les revendications de ces dernières années nous font espérer que ces années 80 sont loin derrière nous…

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