Les Accoucheuses – tome 1 : La fierté, Anne-Marie Sicotte

couv6758469 1845. Montréal s’étend au rythme des arrivées d’immigrants et des nombreuses naissances. Léonie, sage-femme, accompagnée de sa fille Flavie, met ses talents et son savoir au service de toutes les mères, riches ou pauvres, mariées ou non. Esprit moderne, elle aspire à changer les mentalités : faire évoluer le statut des femmes, permettre à chacune d’entreprendre les études qu’elle souhaite. Un nouveau monde se lève.
Mais pour que les accoucheuses y obtiennent la reconnaissance qu’elles méritent, il leur faudra lutter avec fierté contre le poids de l’Eglise conservatrice et l’emprise corporatiste des médecins.

* * *

Je vous retrouve pour vous parler de la saga Les Accoucheuses, parue en 2006. On est loin d’une nouveauté, mais je l’avais repérée en librairie depuis un petit moment. Préparez-vous car c’est un pavé, et ma chronique n’en est pas loin !

Le roman est consacré à l’histoire des sage-femmes québécoises dans la seconde moitié du XIXème siècle. Au départ, j’étais plutôt rebutée par l’aspect « documentaire » sur le Montréal des années 1850, les rapports du Québec avec l’Angleterre, les tensions entre anglophones et francophones et l’histoire de la médecine. En lisant la post-face on comprend mieux ce poids du récit historique en parallèle de la fiction : l’auteure a d’abord écrit pendant des années des livres historiques et des biographies. C’est donc la recherche documentaire que l’on entrevoit derrière le roman, d’où l’impression parfois de lire un ouvrage d’historien. A contrario, le roman est très bien documenté. Et au fil des pages, l’intrigue se lance et on s’attache aux personnages…de fiction !

On va suivre essentiellement deux personnages féminins (qui éclipsent pour moi le reste de la galerie de personnages) : Léonie, une sage-femme réputée de Montréal, et Flavie, sa fille, qui démarre son apprentissage à ses côtés. Si vous aimez comme moi la série Call the midwife, et plus généralement le sujet de la maternité, alors vous serez servis avec le récit des accouchements et le quotidien de la clinique. Le roman raconte la bataille de Léonie pour professionnaliser le métier de sage-femme. A travers son projet de création d’une école et d’un refuge pour les femmes enceintes démunies, elle revendique la nécessité d’une réelle formation pour les sages-femmes, afin que les femmes enceintes soient accompagnées correctement, et surtout que les sage-femmes soient reconnues et considérées comme de vraies professionnelles du secteur médical.

D’un point de vue historique, c’est très intéressant d’assister à l’émergence d’un métier et à la structuration d’une profession, à une époque où les médecins commencent également à s’organiser en associations (un préambule des Ordres) pour défendre leur pré-carré dans l’exercice de la médecine. On constate l’attitude hostile des médecins qui considèrent que les femmes ne sont pas assez savantes ni assez fortes mentalement pour supporter des interventions et qui veulent garder le bénéfice financier des visites médicales. Ils font preuve d’une obstination et d’un sexisme incroyables, au mépris parfois de la santé et du bien-être des patientes. Léonie, et par la suite Flavie, revendiquent face aux réticences masculines l’existence d’une réelle expertise des sage-femmes, basée sur leurs connaissances pratiques de l’accouchement et de l’anatomie féminine, qui a permis plus d’une fois de sauver la mère et le bébé lors d’un accouchement difficile et d’éviter des interventions médicales lourdes et inutiles.

Force est de constater que le combat des sage-femmes pour une meilleure reconnaissance de leurs pairs médecins est toujours d’actualité, lorsqu’on connait leurs revendications pour une revalorisation de leur salaire et une plus grande prise en compte de leurs compétences médicales au-delà de l’accouchement à proprement parler. 

Au-delà de l’aspect historique, Anne-Sicotte signe également un roman féministe. Le sujet des sage-femmes est directement lié à celui de la femme, de la pression sociale qui entoure l’enfantement et le contrôle des corps, des inégalités aussi entre les femmes que l’on rend responsables d’une grossesse non-désirée ou « illégitime » et qui subissent les conséquences du scandale, et les hommes qui bénéficient d’une totale impunité pour leur attitude inconséquente.

Le féminisme est incarné par Léonie, femme moderne, libérale, engagée pour sa profession mais aussi dans l’éducation de ses filles pour leur transmettre la conscience que les femmes méritent autant de libertés et de droits que les hommes. De ce point de vue, Léonie n’est pas sans rappeler Gabrielle et sa famille dans la saga québécoise Le Goût du bonheur (même si son mari, Simon, est un peu moins ouvert – elle va d’ailleurs devoir faire face à leurs différences de vue). Bien sûr, j’ai aimé cet aspect féministe du roman, mais j’ai trouvé qu’il était un peu trop poussé, comme si l’auteure plaçait surtout ses propres réflexions dans la bouche de ses personnages – or, pour l’époque, je n’ai pas le sentiment que les personnages auraient eu des idées aussi modernes ou du moins les auraient exprimé en ces termes.

Au-delà de Léonie, le roman se concentre sur le personnage de Flavie, que l’on voit mûrir et grandir. J’ai aimé suivre son évolution dans sa construction en tant que jeune femme et sa passion pour le métier de sage-femme au fur et à mesure qu’elle gagne en expérience et en assurance. Flavie est une jeune fille révoltée, guidée par l’éducation libérale de sa mère, mais aussi très tôt consciente des limites que lui impose sa condition de femme, notamment lorsque son ambition se heurte à l’interdiction d’accès aux études de médecine. J’étais effarée de constater que la profession de médecin est à cette époque encore réservée aux hommes et qu’on considère choquant qu’une jeune fille exerce le métier de sage-femme (plutôt réservé aux veuves ou aux femmes déjà mères) qui l’expose à l’intimité des femmes et aux réalités peu engageantes de l’accouchement (on craint qu’elle soit dégoûtée au point de ne plus vouloir faire d’enfants !).

Dans la deuxième partie du roman, on suit les histoires de cœur de Flavie, portée par une vision assez libre de la sexualité. Il en ressort une bienveillance positive envers les femmes et l’évidence d’une sensualité naturelle qui devrait inspirer l’éducation sexuelle. Ses relations amoureuses sont toujours marquées par son souci d’indépendance et notamment des réflexions sur son avenir : doit-elle vraiment prendre un mari si elle doit en contrepartie perdre sa liberté et abandonner l’exercice de sa profession pour se cantonner au quotidien d’une épouse ? La dernière partie du roman est centrée sur une romance agréable à suivre et qui met en évidence les fractures sociales et les différences de niveau de vie et de mœurs entre la bourgeoisie et le milieu populaire. Il est assez amusant de constater que les femmes des milieux populaires sont beaucoup plus libres dans leur rapport avec les hommes que les femmes de la haute société prises dans le carcan des conventions sociales.

 

Le mot de la fin

Un roman historique, social et féministe passionnant sur le métier de sage-femme et, au-delà, un témoignage sur une époque, sur la place des femmes et sur la prégnance de la religion dans une société puritaine.

Certes, il y a des longueurs, et je ne vous cache pas que j’ai sauté des passages notamment lorsque l’auteure s’attardait trop sur la situation politique du pays. Mais le roman est porté par Léonie et Flavie (au point d’éclipser les autres personnages et notamment le reste de la famille), deux femmes de conviction qui n’hésitent pas aller à contre-courant quitte à susciter la critique. J’ai hâte de retrouver Flavie pour la suite des aventures !

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