Les dieux du tango, Carolina De Robertis

couv69307513Février 1913. Leda a dix-sept ans. Elle quitte son petit village italien pour rejoindre en Argentine son cousin Dante, qu’elle vient d’épouser. Dans ses maigres bagages, le précieux violon de son père.
Mais à son arrivée, Dante est mort. Buenos Aires n’est pas un lieu pour une jeune femme seule, de surcroît veuve et sans ressources : elle doit rentrer en Italie. Pourtant, quelque chose la retient… Leda brûle d’envie de découvrir ce nouveau monde et la musique qui fait bouillonner les quartiers chauds de la ville, le tango, l’envoûte. Passionnée par ce violon interdit aux femmes, Leda décide de prendre son destin en main. Un soir, vêtue du costume de son mari, elle part, invisible, à travers la ville.

* * *

Me revoilà pour ma première chronique depuis des mois. Et même si ça commence à dater, il y a plusieurs de mes lectures sur lesquelles je tenais à revenir. Les Dieux du tango en fait partie.

J’avais repéré ce roman depuis longtemps. Beaucoup de blogueuses en parlaient en bien mais j’avais une petite réticence parce que le résumé, comme le sujet de la transsexualité/travestissement, ne me parlaient pas plus que ça. Pourtant, en réalité, on ne peut pas réduire Les dieux du tango à une histoire de travestissement ou de transsexualité, et je d’ailleurs je ne crois pas que c’est ainsi qu’il se revendique.

On commence d’abord par une histoire d’immigration. Leda, 17 ans, quitte son village italien pour épouser son cousin Dante. Celui-ci est parti pour l’Argentine depuis déjà deux ans, et maintenant que sa situation est plus établie, elle peut enfin le rejoindre. Son arrivée signe le début de la désillusion. La vie de Dante, comme celle de milliers d’ouvriers italiens, n’était pas celle rêvée. Pire encore, Dante n’est plus là pour construire avec elle un nouveau foyer de l’autre côté de l’Atlantique. L’auteure dépeint alors las situation tristement banale d’une femme immigrée dans les quartiers pauvres de Buenos Aires, partageant le logement d’autres femmes de la famille et réalisant de menus travaux de couture pour un salaire de misère. Même si cet aspect du roman est intéressant, on coupe assez rapidement avec l’Italie et j’ai moins apprécié les apartés qui ramènent Leda à ses souvenirs d’enfance, comme l’histoire de Cora qui n’est pas assez développée et tranche trop pour trouver sa place dans l’intrigue. 

Les Dieux du tango, c’est aussi une histoire féministe, dans son traitement de la condition des femmes. Leda se confronte au carcan d’une société qui attend un certain comportement d’une femme en deuil. Sa condition de jeune veuve lui interdit de sortir, de se réjouir, de rire. Elle l’empêche tout simplement de vivre et d’avancer. On ne peut qu’être frappé plus largement du fossé entre les droits et les possibilités offertes aux hommes et les restrictions imposées aux femmes. Alors si Leda choisit de prendre l’identité de Dante, c’est parce que devenir son alter ego masculin lui offre une liberté immense à laquelle elle n’aurait jamais pu avoir accès. Je vais peut-être trop loin dans ma théorie, mais je vais jusqu’à penser que si l’histoire se déroulait à une époque et dans un lieu où les femmes avaient les mêmes droits que les hommes et pouvaient vivre librement leur sexualité, Leda n’aurait même pas ressenti le besoin de devenir homme.

C’est aussi, bien entendu, une histoire de musique et de danse. L’auteure a choisi un sujet plutôt original en nous plongeant dans les origines du tango. On assiste à la naissance d’un style de musique et c’est passionnant de le voir gagner en popularité, évoluer au fil des années pour se moderniser. J’ai aimé partager le quotidien du groupe, les voir se chambrer, boire des verres après les concerts, conquérir le public. Avec les coulisses, on voit aussi les difficultés d’être le leader, de parvenir à maintenir la  cohésion et l’harmonie du groupe face aux jalousies et aux dissensions, et ces moments où des décisions cruciales doivent être prises pour l’avenir du groupe. Chez Leda, la musique la révèle et transforme sa vie. Elle lui offre un moyen d’exprimer son talent et sa vraie personnalité, elle lui apporte une situation professionnelle fructueuse et la compagnie de fidèles coéquipiers, elle lui ouvre les portes du monde de la nuit et d’une vie plus trépidante où elle enchaîne les concerts et les soirées animées. L’auteure a les mots justes et la poésie pour décrire l’effet de la musique sur les musiciens, la passion et l’élan qu’elle provoque chez ceux qui vivent pour elle.

Enfin, un des sujets essentiels des Dieux du  tango est bien sûr celui de l’identité, sexuelle mais aussi sociale. Lorsqu’elle devient Dante, Leda n’est pas simplement un homme, elle est aussi une personne plus libre, plus audacieuse, plus épanouie. Rapidement, elle réalise tout ce que lui apporte la masculinité : elle peut rompre avec son passé, délaisser l’étiquette de jeune femme seule, veuve, pauvre, sans avenir, pour profiter pleinement de sa vie ; elle peut vivre seule et n’est plus dépendante de sa famille ; elle peut jouer du violon sans s’attirer des regards réprobateurs ; elle peut partager des moments de complicité sans ambiguïté avec ses compagnons ; elle peut se promener dans la rue en plein milieu de la nuit, en sécurité, et fréquenter les bars et les filles.

Assez paradoxalement, c’est la transition du personnage que j’ai trouvée un peu bancale. On passe d’une situation où Leda se déguise simplement en homme, pour la commodité que cela lui apporte, à l’affirmation d’une identité transsexuelle. L’auteure entretient le flou sur les frontières entre la dissimulation, le travestissement, le transgenre, l’homosexualité, et on a un peu de mal à situer le personnage. (Mais après tout, peut-être cela reflète-t-il l’incertitude identitaire dans lequel le personnage lui-même se trouve ?). On s’étonne aussi de la facilité avec laquelle elle parvient à se faire passer pour un homme, presque jamais éveiller le moindre soupçon.

Quoi qu’il en soit, j’ai aimé suivre les petits stratagèmes que Dante met en place au quotidien, les problèmes concrets auxquels il/elle fait face du fait de son travestissement et les stratégies qu’il/elle doit développer pour les contourner. L’auteure décrit à merveille l’ambivalence entre son attachement grandissant pour sa nouvelle identité qui permet de réveiller son âme et sa sensualité, et en même temps le poids du secret, la solitude engendré par l’impossibilité d’être tout à fait elle-même, de se livrer aux autres et de révéler son histoire.

 

Le mot de la fin ?

Malgré un début un peu lent et quelques incohérences, j’ai été touchée par l’histoire de Leda/Dante, qui nous révèle aussi bien des questionnements intimes que des enjeux sociaux. J’ai été portée par l’écriture de l’auteur, la poésie des mots, la musicalité du tango, la sensualité des personnages. A découvrir !

Verdict Un bon moment

 

PS : Le sujet traité par ce livre m’a fait penser au film Albert Nobbs que j’avais vu il y a quelques années.

 

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