Les Enfants de Venise, Luca Di Fulvio

couv21261513 Venise, 1515. Peu de villes auront connu autant d’injustices, de dangers, de misère et de vices. De liberté, aussi. Liberté pour Mercurio, petit voleur des rues, as du déguisement, pour qui le pavé romain est devenu trop brûlant. Liberté pour Giuditta, jeune et belle Juive, dont la religion semble ici tolérée – mais pour combien de temps ? Rien ne les vouait à s’aimer. Pourtant… Entre inquisiteurs et courtisanes, palais, coupe-gorge et canaux putrides, les amants de Venise feront mentir le destin…

* * *

Luca Di Fulvio, déjà bien connu en Italie, est en passe de devenir un véritable phénomène littéraire en France, depuis la publication par Slatkine et Compagnie et Pocket de deux de ses romans phares.

C’est confirmé, l’auteur italien aime les pavés. Il réussit même l’exploit de faire plus long que son roman précédent et ses 900 pages (je n’ose pas dire combien celui-ci en compte, de peur de vous effrayer). J’ai préféré Le Gang des rêves, même si celui-ci m’a plu. J’ai mis plus de temps à rentrer dans l’histoire et à m’attacher aux personnages. Sans doute est-ce du aux quelques longueurs avant que l’intrigue ne soit réellement lancée et à l’aspect historique très présent. L’ambiance pesante et l’insistance sur la thématique religieuse me correspondaient moins.

L’intrigue est quasiment impossible à résumer, mais voilà quelques pistes. Isacco, un faux médecin juif, part à Venise avec sa fille Giuditta, pour commencer une nouvelle vie. Au même moment, Mercurio, Zolfo et Benedetta, trois gamins des rues exploités par un escroc, décident de fuir Rome vers la ville qui semble être une promesse de liberté. La rencontre entre Mercurio et Giuditta, puis leurs efforts pour se retrouver coûte que coûte, marqueront leur destinée. Les deux groupes croiseront également la route du capitaine Lanzafame, de retour de la guerre, de Scarabello, qui règne en maître sur les truands et l’économie informelle de Venise, de Shimon, prêt à tout pour accomplir sa vengeance, ou encore de frère Amadeo, un moine fanatique.

Le  contexte historique transparait en toile de fond, avec les guerres d’Italie, ou à travers la configuration locale. Luca di Fulvio fait revivre la Venise de jadis, avec ses lieux phares tels que l’Arsenal, le Rialto, la place San Marco ou le Ghetto. Mais c’est surtout dans ses ruelles et ses bas-fonds qu’il place son histoire. On sent sa connaissance de la ville, sa maîtrise de sa géographie et de son architecture, son attachement à ses rues. Il a dû réaliser un important travail de documentation pour reconstituer la ville de l’époque.

Au-delà du lieu, le contexte politico-religieux est extrêmement présent. On vit l’époque de l’Inquisition, la progressive mise au ban des Juifs, le port obligatoire du bonnet jaune, l’instauration du ghetto. La méfiance à l’encontre de l’étranger se transforme en véritable accusation – les Juifs étant des boucs-émissaires tout trouvés – jusqu’à leur persécution. Cette ambiance insidieuse est renforcée par le fléau de la peste qui plane sur la ville, les complots politiques, la corruption, les luttes d’influence au sommet et les rapports de force entre l’Eglise et la Sérénissime. L’auteur met le paquet pour pointer les dérives de la religion, le fanatisme religieux et l’influence de l’Eglise. La manipulation des foules, le déchainement de violence et les discriminations sont profondément choquantes pour un lecteur du XXIème siècle.

Un petit quelque chose m’a fait tiquer, par contre, c’est l’anachronisme dans le comportement des personnages.Leur vocabulaire, leur manière de parler, leur conception des rapports homme/femme etc sont en décalage par rapport à leur époque. J’ai eu l’impression que l’auteur oubliait parfois que ses personnages étaient censés vivre au XVIème siècle.

J’ai remarqué quelques similitudes entre Les Enfants de Venise et le Gang des rêves, malgré la différence d’époque et de contexte.

Il y a le personnage de Mercurio, aussi charismatique que Christmas. Ingénieux, déterminé, révolté et passionné, il est prêt à tout par amour. Orphelin, en manque d’amour maternel, son sens de la justice et sa soif de liberté l’amèneront à se battre pour réaliser son rêve.

Il y a un sens indéniable du romanesque. On sent l’expérience de l’homme de théâtre, dans les dialogues, dans le sens de la répartie, dans l’enchainement de l’action, dans les nombreux rebondissements, dans les déguisements et les ruses. Luca di Fulvio a sans conteste un réel talent pour l’écriture, que ce soit dans les descriptions particulièrement parlantes, dans les passages d’action ou les moments plus émouvants. Il maitrise parfaitement son intrigue et parvient à maintenir le suspens et à nous surprendre par des retournements de situation. Une qualité n’existant pas sans défaut, je dois reconnaitre que j’avais quand même prédis pas mal de choses et que l’auteur a tendance à étirer un peu trop le suspens avant les révélations finales.

Il y a cette façon de vouloir tout montrer, même ce qui est sale et laid : la violence, la misère, la maladie, la prostitution, le crime, mais aussi la noirceur de l’humain, à travers les comportements destructeurs générés par la jalousie et le désir de vengeance. Malgré cela – chose appréciable – je n’ai pas retrouvé la vulgarité que je lui reprochais dans son précédent roman.

Il y a cette faculté de concevoir des personnages particulièrement abjects, cruels, violents, sans pitié. Ce sont des personnages qui vous indignent et vous révulsent, que vous voudriez voir plier face au héros. Malheureusement, l’auteur n’épargne pas ses personnages principaux, et la lecture devient parfois insoutenable tant la situation semble perdue pour eux, tant l’injustice est vive de voir triompher les plus haïssables.

Enfin, il y a, malgré tout, un romantisme bien présent. Car finalement, Mercurio est guidé avant tout par son amour pour Giuditta, et toute l’intrigue gravite autour de cette relation, tantôt  menacée, interdite, réprimée, jalousée. Ce n’est pas pour rien que l’histoire recréé les amants maudits de Venise…

* * *

En bref, un auteur à suivre et un roman à découvrir pour les amoureux de Venise, les amateurs d’histoire et les lecteurs à la recherche d’une fresque pleine de sombres intrigues et de rebondissements dans les bas-fonds de la Sérénissime. 

 

Verdict Un bon moment

 

3 réflexions sur “Les Enfants de Venise, Luca Di Fulvio

  1. J’ai l’impression qu’il explore pas mal de thématiques déjà présentes dans Le gang des rêves. Et sa taille me fait très peur. Du coup, j’hésite, mais je pense que je me lancerai à un moment où un autre. Peut-être en version audio, c’est ce que je fais souvent pour les pavés et c’est plutôt efficace.

    Aimé par 1 personne

    • C’est vrai que l’on retrouve beaucoup de thématiques, et j’ai l’impression de mieux cerner l’auteur, son style et les messages qu’il cherche à faire passer. D’un autre côté, le fait que l’époque et le cadre changent totalement font qu’ils sont très différents ! La version audio peut être effectivement une solution mais ça doit être long à écouter !!!

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  2. Pingback: Prix des chroniqueurs Web 2018 – On remet ça ! |

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