Mille petits riens, Jodie Picoult

couv57479865 Ruth Jefferson est sage-femme depuis plus de vingt ans. C’est une employée modèle. Une collègue appréciée et respectée de tous. La mère dévouée d’un adolescent qu’elle élève seule. C’est aussi la seule afro-américaine de son service. Le jour où un couple de suprémacistes blancs demande à ce qu’on lui interdise tout contact avec leur bébé, Ruth est choquée de voir sa hiérarchie accéder à leur requête. Quand le nourrisson décède quelques jours plus tard, c’est elle qui est pointée du doigt. Accusée de meurtre, Ruth va devoir répondre de ses actes devant la justice. Mais sa couleur de peau ne la condamne-t-elle pas d’avance ?

* * *

Je crois pouvoir dire que Jodie Picoult fait partie de mes auteurs préférées. J’ai adoré A l’intérieur et La tristesse des éléphants. C’est donc avec hâte que j’ai découvert son dernier titre, Mille petits riens.

L’auteur a choisi de traiter le thème du racisme à travers un feuilleton judiciaire. Ruth, sage-femme expérimentée, voit sa vie basculer lorsqu’elle est accusée d’être responsable du décès d’un bébé pendant son service. L’histoire aurait pu être celle d’une erreur médicale, si il n’y avait le facteur raciste. En effet, quelque jours auparavant, les parents du nouveau-né refusent que Ruth s’occupe de leur fils en raison de sa couleur de peau. Scandalisée, elle se plaint à sa hiérarchie, qui étouffe ses protestations. Lorsque la santé du bébé se dégrade rapidement, la sage-femme se retrouve dans une situation impossible : obéir aux ordres de ses supérieurs et aux souhaits des parents en ne s’approchant pas du bébé, ou lui porter secours comme le veut la déontologie des soignants ?

Finalement, je m’attendais presque à ce que l’aspect médical soit plus présent. La thématique de l’erreur médicale aurait pu faire l’objet d’une intrigue à part entière, au-delà de la question du racisme. On entrevoit, même si le sujet n’est pas complètement développé, le problème de la responsabilité médicale, des drames qui se jouent lorsque les équipes médicales sont impuissantes ou ne réagissent pas assez rapidement ni efficacement. Car oui, les soignants sont humains, faillibles, sujets au stress et à la fatigue. Ils peuvent se tromper, hésiter un instant de trop, et un ensemble de mauvaises circonstances peut aboutir à des conséquences tragiques. Et c’est d’autant plus terrible que l’on comprend la douleur et la colère des parents (et plus généralement des proches des victimes), mais elle n’a aucune cible – du moins aucune cible légitime – sur laquelle se porter. D’où le besoin de désigner un bouc-émissaire.

Comme souvent, Jodie Picoult a creusé son sujet, s’est documentée. Au point que parfois, la démonstration et les informations l’emportent sur l’intrigue. J’ai été moins emportée par l’histoire que pour ses précédents romans et je crois que j’ai apprécié le livre, de manière plus rationnelle, pour les questions de fond qu’il soulève.

Mille petits riens développe surtout la notion de racisme et les multiples formes qu’il prend. Il nous invite à considérer le racisme explicite, violent, incarné par les suprémacistes, mais également le racisme plus ambigu, implicite, présent dans notre société et dans notre quotidien. Il pointe le racisme institutionnalisé par le biais d’un système politique, éducatif, social, judiciaire qui n’est pas juste. Il conduit également chacun à s’interroger sur ses propres perceptions, ses a priori, ses comportements. Et c’est pour moi un gros point fort du roman que de nous inviter à nous remettre en question en déconstruisant nos représentations. Si il y a bien une chose que l’on peut retenir, c’est que l’on a tous une part de racisme, même inconsciemment. Le roman nous met dans la peau d’une personne noire, et grâce à Ruth on prend conscience de ce qu’est vraiment être une personne de couleur au quotidien : ne pas avoir de référence semblable, à laquelle s’identifier, dans les médias ou les figures historiques ; être sans cesse renvoyé à sa couleur de peau ; être surveillé par les vigiles dans les supermarchés et contrôlé sans raison par la police ; devoir prouver que la réussite scolaire ou sociale est liée au mérite personnel et non à une mesure de discrimination positive…

Jodie Picoult a choisi de faire parler aussi les suprémacistes blancs, par le biais de la figure des parents, Turk et Brittany. Ce parti-pris est plutôt rare. Il faut dire qu’il implique des passages difficiles à supporter, avec des mots durs, choquants, des comportements violents, des incitations à la haine. Mais il était important, pour bien traiter le sujet, d’apporter le point de vue des racistes, d’entrer dans leur logique, de montrer comment ces milieux fonctionnent, comment l’idéologie se propage, quels sont les mécanismes qui amènent des personnes lambdas à adhérer à de telles idées et à devenir extrémistes. Ce qui ne signifie pas les excuser, cela va s’en dire.

Le dernier point de vue présent est celui de Kennedy, l’avocate commise d’office en charge de la défense de Ruth. Elle croit profondément à la justice, c’est pour cela qu’elle a choisi de défendre des clients défavorisés ou dont la cause semble perdue d’avance. Et alors même que je suis plutôt méfiante envers un système judiciaire pas toujours juste, et encore plus envers le métier finalement assez malhonnête d’avocat (leur but étant non pas de faire éclater la vérité mais d’épargner au maximum leur client, peu importe sa culpabilité et les fautes pour lesquelles il devrait payer), j’ai compris avec Kennedy pourquoi la présomption d’innocence est primordiale, pourquoi chacun a droit à une défense et pourquoi les parties doivent pouvoir faire valoir leur version des faits.

A travers le déroulement du procès, Jodie Picoult montre les défaillances du système judiciaire. On en apprend plus sur la procédure judiciaire américaine, en même temps que l’on prend conscience des biais qu’elle comporte. D’emblée, l’avocate écarte le sujet de la discrimination raciste, parce que « ce n’est pas le genre de question que la cour peut entendre ». Les jurés jouent un rôle primordial alors même qu’ils sont ignorants et potentiellement biaisés. Au fond, tout semble être une question d’apparence et de stratégie. Une personne qui s’exprime maladroitement, de manière confuse et emportée, aura l’air coupable. L’avocat pourra poser des questions de manière à orienter la réponse du témoin ou de l’accusé et finir par lui faire dire ce qu’il  veut. Les deux camps s’affrontent, redoublent d’ingéniosité pour avoir un coup d’avance sur la partie adverse grâce à un argument décisif ou une nouvelle pièce exploitée. Les débats et les plaidoiries sont d’ailleurs remarquablement bien rédigés et nous tiennent en haleine. On sort de là en se disant que, loin d’être une question de vérité judicaire, cela a tout de la loterie.

Néanmoins, malgré mon intérêt pour les thématiques abordées, je n’ai pu m’empêcher de trouver certaines longueurs au roman. J’ai passé plus rapidement sur certains passages, notamment ceux concernant la jeunesse et le passé des Bauer. Par ailleurs, sans que je m’explique pourquoi, les personnages ne m’ont pas forcément émue autant que je l’aurais souhaité. J’ai été touchée par la mort injuste et brutale du bébé, par la situation de mère célibataire de Ruth, par les efforts de Kennedy pour être une bonne avocate. Mais j’ai aussi parfois trouvé Ruth agaçante avec ses réactions tranchées, son obstination, son pessimisme, sa manière de se lancer dans la confrontation ou de s’en prendre injustement à son avocate. J’ai jugé un peu longuet les passages sur la vie personnelle et professionnelle de Kennedy et ses atermoiements. Il m’a manqué cette sensation de proximité avec les personnages, avec lesquels j’aurais pu compatir réellement. J’ai été sensible à l’histoire, à la situation d’injustice, mais plutôt dans sa dimension intellectuelle, abstraite, c’est-à-dire plus parce qu’elle aurait pu se produire dans la vraie vie que grâce à la manière dont la fiction nous la racontait.

D’un autre côté, les personnages sont humains, ils ont leurs faiblesses, et c’est appréciable. Après tout, ils sont complexes, comme nous tous. Ruth est face à un dilemme et pleine de doutes. Elle ressent de la colère envers les parents et sa hiérarchie, et n’ose pas s’avouer que sa rancœur a peut-être influencé la manière dont elle a réagi envers le bébé, qu’elle a généré les quelques secondes d’hésitation qui auraient pu être décisives. Elle est aussi confrontée au syndrome de l’imposteur et au sentiment de ne pas être sa place. Malgré son métier et sa relative réussite, elle n’appartiendra jamais au même monde que les blancs ; inversement, sa sœur, restée dans un quartier populaire afro-américain, lui reproche de jouer à la blanche et d’oublier d’où elle vient. Kennedy est pleine de bonnes intentions mais se voile la face sur ses propres préjugés racistes et sur la façon dont, involontairement, elle contribue à maintenir un système injuste. Tout n’est pas tout rose entre l’avocate et sa cliente, ce n’est pas une figure de héros qui viendrait sauver Ruth in extremis. Et je pense que les rapports ambigus voire conflictuels qu’elles entretiennent reflètent sans doute bien les tensions qui doivent exister dans la réalité, exacerbées par le stress de la procédure judiciaire. Quant aux parents du bébé, aussi détestables qu’ils soient, on ne peut effacer le fait qu’ils sont aussi des parents en deuil et un jeune couple dont le bonheur conjugal a subitement pris fin.

* * *

En bref, un roman important pour aborder le sujet du système judiciaire américain et du racisme. Jodie Picoult développe une réflexion intéressante sur les formes multiples du racisme, qu’il soit institutionnalisé ou intériorisé. Au-delà de l’intrigue, c’est un vrai projet que s’est lancée l’auteur.

Verdict Une bonne suprise

 

PS : Je vous laisse avec des extraits de la postface de l’auteur. Elle est particulièrement éclairante sur sa démarche et sur la réalité du racisme.

« J’ai tout de suite su que je voulais écrire un roman à trois voix : celle d’une infirmière noire, celle d’un père skinhead et celle d’une avocate de la défense publique – une femme blanche qui, comme moi et comme nombre de mes lectrices, est pétrie de bonnes intentions, persuadée de ne pas porter la moindre once de racisme en elle. Et, tout à coup, j’ai su que j’irais cette fois jusqu’au bout du roman. Car, contrairement à ma première tentative avortée, mon objectif n’était pas de raconter le quotidien des personnes de couleur pour que celles-ci s’y retrouvent, non. Je voulais écrire cette histoire à l’attention de ma propre communauté – les Blancs – qui, si elle sait très bien montrer du doigt un skinhead néonazi en le traitant de raciste, éprouve davantage de difficultés à discerner les pensées racistes qu’elle porte en elle. […] J’ai exploré mon passé, mon éducation, mes idées préconçues, et découvert que je n’étais pas aussi irréprochable ni progressiste que je le croyais. » 

« La plupart d’entre nous pensent que le mot racisme est synonyme de préjugés. Mais le racisme ne se réduit pas aux actes discriminatoires liées à la couleur de peau. Le racisme implique également les personnes qui détiennent le pouvoir institutionnel. De la même manière qu’il génère des entraves freinant la réussite sociale des personnes de couleur, il offre en contrepartie aux Blancs des avantages leur permettant d’évoluer plus facilement sur l’échiquier social. Discerner ces avantages n’est pas chose aisée, reconnaitre leur existence l’est encore moins. Et c’était précisément la raison pour laquelle il fallait que j’écrive ce livre. Lorsqu’on parle de justice sociale, le rôle du Blanc antiraciste n’est ni celui du sauveur ni celui du réparateur. La véritable mission de cet « allié » consiste à sensibiliser d’autres Blancs et à leur faire comprendre que tous les avantages dont ils ont bénéficié au cours de leur existence découlent directement du fait qu’une autre personne a été privée de ces privilèges. »

« Ce roman occupera toujours une place spéciale pour moi, d’une part parce qu’il a déclenché un vaste changement dans la manière dont je me perçois en tant qu’être humain, d’autre part parce qu’il m’a ouvert les yeux sur la distance qu’il me reste à parcourir dans la manière d’appréhender les relations interraciales. Aux Etats-Unis, nous croyons volontiers que la raison de notre réussite réside dans notre travail acharné ou notre intelligence. Admettre que le racisme a joué un rôle dans notre ascension sociale revient à admettre que le rêve américain n’est pas si accessible que ça, en tout cas pas pour tous. […] Quand on est blanc comme je le suis, on ne peut pas se débarrasser de ses privilèges mais on peut au moins les utiliser à bon escient. Ne dites pas : « Pour moi, la couleur de peau, ce n’est pas important ! » comme si c’était quelque chose de positif. Au lieu de ça, reconnaissez que les différences qui existent entre les êtres humains rendent plus difficile la progression de certains et tracez des chemins équitables vers la réussite pour tous ceux qui tiennent compte de ces différences. Soyez curieux, apprenez, documentez-vous. Si vous estimez que la voix d’une personne est étouffée, invitez votre entourage à l’écouter. Si l’un de vos amis fait une blague raciste, réagissez au lieu de laisser couler. […] Je sais déjà que ce roman suscitera des réactions négatives. Des personnes de couleur me reprocheront sans doute d’avoir choisi un sujet qui ne m’appartient pas. Des Blancs me reprocheront de les accuser de racisme. Croyez-moi, je n’ai pas écrit ce livre parce que je trouvais ça facile ou distrayant. Je l’ai écrit parce que j’en éprouvais le besoin et parce que les choses qui nous mettent mal à l’aise sont aussi celles qui nous apprennent ce que nous devrions tous savoir. »

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