54 minutes, Marieke Nijkamp

couv73025086Opportunity School, Alabama. Les élèves sont réunis pour écouter leur directrice. Mais lorsque le discours s’achève, l’un d’entre eux, Tyler Browne, verrouille les portes et tire sur la foule. Commencent alors cinquante-quatre minutes de massacre, cinquante-quatre minutes glaçantes racontées dans les messages des victimes à leurs proches et par quatre élèves, à l’intérieur et à l’extérieur de la salle. Tous ont un lien avec Tyler : Claire, son ex-petite amie, Autumn, sa propre sœur, Sylvia, la petite amie d’Autumn et le frère de celle-ci, Thomas.

* * *

J’avais repéré 54 minutes depuis sa sortie. Il faut dire que le roman s’annonçait choc. Marieke Nijkamp nous propose de passer 54 minutes dans la peau d’une victime d’une fusillade. 54 minutes coincés dans un amphithéâtre avec un tireur prêt à en finir.

Je crois que c’est la première fois que j’entends parler d’un roman young adult qui aborde ce sujet. Et en effet, l’exercice n’est pas facile, car c’est un thème sensible, dur, qui peut marquer les plus jeunes. Et pourtant, il est à mon sens nécessaire que la littérature adolescente s’en empare, de la même manière qu’en France il fallait parler des attentats. L’actualité de ces dernières années nous a démontré que ce genre d’évènements tragiques n’est pas « rare ». On ne compte plus le nombre de fusillades de masse aux Etats-Unis, dont un certain nombre se déroule dans des lycées, des universités ou des écoles. 54 minutes est donc un livre important, surtout dans le contexte américain, et il tient un rôle – presque pédagogique – qu’il faut défendre, même si je lui ai trouvé quelques défauts.

L’histoire fait froid dans le dos parce qu’elle nous place dans la peau des personnages. L’intrigue se concentre sur même pas 1 heure, et pourtant elle est très dense. On est dans le feu de l’action, dans l’urgence d’une situation terrible, où tout peut basculer, où les évènements se précipitent et où en même temps les minutes semblent excessivement longues tant on voudrait que la police arrive et que tout cela s’arrête.

L’auteur alterne le point de vue de quatre lycéens présents au sein du lycée ou aux alentours. Ils ont tous un lien personnel avec le tireur et vont confronter ce qu’ils savent de lui avec la fusillade dont ils sont victimes. Avec eux, on va vivre à la fois la prise d’otage de l’intérieur, mais aussi l’inquiétude de ceux restés à l’extérieur et la tentative désespérée de certains lycéens pour venir en aide aux élèves en danger. Je retiens avant tout le sentiment d’impuissance de cette situation où les élèves sont pris au piège, enfermés dans un amphithéâtre face à un adolescent pris d’une folie meurtrière. J’ai ressenti l’incompréhension, la colère, la rage d’être à la merci du tireur. Comme au moment des attentats, je ne pouvais m’empêcher de songer qu’il est absurde qu’une seule personne puisse faire autant de mal à une centaine d’autres, tout cela parce qu’une arme lui donne un pouvoir absolu de vie ou de mort.

La situation est d’autant plus difficile pour le lecteur qu’il s’agit de lycéens, de jeunes qui avaient toute la vie devant eux. L’auteur a tendance à entrer dans le détail du passé des personnages et de leurs problèmes personnels qui alourdissent l’histoire et n’apportent pas grand chose. Cependant, cela nous permet de nous projeter dans les aspirations et les désirs d’un adolescent, de nous imaginer dans ce qui aurait du être une journée de lycée normale, avec les préoccupations banales de lycéens.

Le fait d’avoir le point de vue d’élèves qui connaissaient le tireur (sœur, ami, ancienne copine…) est intéressant car il nous rappelle que souvent les proches ne pensaient pas le tireur capable d’un tel acte ; ils n’ont pas vu venir le projet d’attentat. Et on imagine le sentiment d’horreur, de trahison, des proches, et aussi de culpabilité de n’avoir pas pu décelé ce qu’il préparait ou de n’avoir pas pu empêché qu’il bascule vers le meurtre. Certes, la psychologie de Tyler aurait pu être plus fouillée. Ici les explications données semblent assez légères et j’aurais aimé en savoir plus sur  les motivations du tireur. En même temps, on comprend que cela relève de l’inexplicable – et d’ailleurs, généralement, dans ce genre de drame les raisons du passage à l’acte restent floues.

Je terminerai quand même en évoquant ce qui m’a empêché d’apprécier plus le roman et de me sentir vraiment concernée et bouleversée comme s’il s’était agi d’un témoignage réel. D’abord, on a du mal à situer les personnages les uns par rapport aux autres et à déterminer leur lien avec le tireur. Ils sont tous introduits en même temps et leurs relations sont un peu confuses (frère et sœur, amis, ex, petites amies…).

De plus, j’ai été un peu agacée par le comportement à mon avis peu crédible de certains personnages qui font preuve de sang-froid et d’un sens du sacrifice un peu trop grand. Bien sûr, l’héroïsme est louable, mais le roman n’en avait pas besoin. Au contraire, cela renforce l’impression d’être dans une fiction et crée une mise à distance avec le récit. Je peux concevoir que certains élèves se sentent le courage de rester au sein de l’établissement pour avertir la police et tenter d’ouvrir les portes pour libérer leurs camarades. Mais – sans spoiler – l’obstination de certains à jouer les héros, y compris en prenant des risques inutiles, est peu réaliste, voire peu judicieuse. Je crois que face à une situation de stress et de danger de mort, la peur et l’instinct de survie prennent le dessus et nous intiment de fuir. Surtout lorsqu’on parle de jeunes qui n’ont jamais été confrontés ni préparés à une situation aussi traumatisante.

* * *

En bref, un roman percutant sur un sujet sensible. L’immersion dans une fusillade de masse nous tient en haleine et nous fait vivre l’horreur de la situation aux côtés des personnages. Même si l’auteur n’évite pas quelques écueils, elle a le mérite de s’être saisi d’un thème important pour la littérature ado dans le contexte actuel.

 

Verdict Une bonne suprise

 

8 réflexions sur “54 minutes, Marieke Nijkamp

  1. Wahou, c’est un sujet assez inattendu pour un roman young-adult ! ça a dû être très compliqué pour l’auteur de se lancer dans un tel pari. Dommage que quelques écueils viennent gâche tout ça, car visiblement c’est un livre qui s’attaque à un sujet rare. J’irai peut-être y jeter un coup d’œil par curiosité, mais grâce à toi je saurais à quoi m’en tenir. Merci.

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    • C’est sûr qu’on ne voit pas tous les jours de romans ados sur ce thème ! Et honnêtement ce n’est pas un exercice facile d’écrire une fiction sur le sujet, et je trouve que l’auteur s’en est plutôt bien tirée. Les écueils que j’ai mentionnés ne gâchent pas non plus la lecture mais disons que mieux vaut sans doute être prévenu ! Je crois aussi que le public visé serait sans doute moins pinailleur que moi.

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      • C’est mieux en s’y attendant on a moins de déception. Et comme je ne fais pas parti du public visé non plus (même si au fond ça veut pas dire grand chose), j’ai tendance à être assez critique. Mais comme ça reste une beau sujet pas assez traité, j’ai envie de voir ce que ça peut donner.

        Aimé par 1 personne

  2. Pingback: Tops & Flops de 2018 (version blog) |

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