Autant en emporte le vent (intégrale), Margaret Mitchell

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En Géorgie, en 1861, Scarlett O’Hara est une jeune femme fière et volontaire de la haute société sudiste. Courtisée par tous les bons partis du pays, elle n’a d’yeux que pour Ashley Wilkes malgré ses fiançailles avec sa douce et timide cousine, Mélanie Hamilton. Scarlett est pourtant bien décidée à le faire changer d’avis, mais à la réception des Douze Chênes c’est du cynique Rhett Butler qu’elle retient l’attention. C’est alors que la guerre de Sécession éclate bouleversant leurs vies à jamais…

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[Alerte, longue chronique]

Un énorme classique de la littérature américaine, doublé d’un succès majeur de l’histoire du cinéma… Voilà que je me suis attaquée à un mastodonte : Autant en emporte le vent. Je me suis lancée sans rien connaitre de l’histoire – si ce n’est qu’elle se déroulait lors de la guerre de Sécession – désireuse de saisir la chance de découvrir une œuvre si connue sans aucun spoil (Vous savez, c’est un peu le problème que l’on rencontre d’habitude avec les romans trop célèbres dont on connait l’histoire même sans l’avoir lu). Et je dois dire que le roman était très différent de l’idée que je m’en faisais.

On ne va pas se le cacher, c’est long : 1500 pages, découpé en trois tomes chez Folio. De nos jours, personne ne sortirait un roman de cette longueur. D’ailleurs, j’ai fait une pause (de près de 8 mois, mais chut) entre le deuxième et le troisième tome pour éviter l’indigestion. Au-delà du nombre de pages, il y a des longueurs dans l’écriture, une certaine lenteur dans l’intrigue et des passages sur lesquels l’auteur s’appesantit un peu trop. Je n’ai pas hésité à sauter certains paragraphes descriptifs sur le contexte historico-politique.

Mais j’ai envie de dire que cela fait partie du jeu. Autant en emporte le vent n’est pas dans l’action – ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe rien ni qu’il n’y a pas de rebondissement, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Simplement, il faut savoir où on met les pieds et considérer l’œuvre comme une grande fresque historique. Plus que sur des personnages, Margaret Mitchell a écrit sur un pays et sur une époque. Le véritable héros du livre, c’est le Sud.

J’ai apprécié l’excellent travail de documentation et de description réalisé par l’auteur. Elle parvient à dépeindre avec précision et réalisme un monde, une société. On côtoie les riches familles du Sud des Etats-Unis, dont la plupart vivent de la culture du coton, et on découvre la rupture qu’à constitué la guerre de Sécession : d’un âge d’or, marqué par la prospérité économique et les mondanités, ils passent à la misère et à la défaite. Ils voient leur monde voler en éclat et vont devoir faire face à une situation politique et économique inédite où tout ce qui faisait leur position sociale et leur niveau de vie n’existe plus.

Le contraste entre l’avant-guerre et l’après-guerre est saisissant. Toute une partie du roman est consacrée à la période de la guerre, quand les conflits font rage, laissant beaucoup de familles en deuil et de femmes veuves à peine mariées, exigeant de lourds sacrifices humains et matériels. On ressent parfaitement la peur de voir les soldats du Nord, perçus comme des envahisseurs, commettre des exactions, détruire les maisons, dérober les biens, violenter les civils. On est également témoins des difficultés ressenties par les habitants, en particulier la pauvreté et la faim dans le cadre des blocus.  Par la suite, Margaret Mitchell évoque l’amertume et le ressentiment des Sudistes face aux vainqueurs et surtout aux « profiteurs de guerre », les Carpetbagger (Nordistes venus s’installer au Sud lors de la Reconstruction) ou les traitres Scalawag (Sudistes qui acceptent par intérêt politique ou économique la coopération avec les Républicains).

Il est intéressant d’appréhender la guerre de Sécession du point de vue du Sud. La plupart du temps, dans les livres d’histoire, on parle surtout du Nord défenseur de l’unité du pays et de l’abolition de l’esclavage, par opposition à un Sud raciste et ultra-conservateur sécessionniste. Or là, pour la première fois, j’ai pu comprendre la situation et la mentalité des Sudistes – non l’excuser ni la soutenir, cela va sans dire – et me rappeler qu’une guerre fait toujours des ravages des deux côtés. Il faut néanmoins conserver un peu de recul. Certaines choses peuvent choquer le lecteur du XXIème siècle, comme la légitimation de l’esclavagisme, la caricature des Noirs ou encore la formation du Ku Klux Klan présenté comme un groupe de braves hommes défendant leur patrie contre les affreux Yankees. D’autant que, dans la manière dont ils sont amenés, sans contrepoint, ces éléments semblent être cautionnés par l’auteur.

*

Un des tours de force de Margaret Mitchell est de parvenir à insérer la petite histoire dans la grande, en nous montrant comment les éléments militaires et politiques affectent la vie des personnages. L’intrigue de départ est assez classique. En 1861, Scarlett O’Hara est une jeune fille de 16 ans, issue d’une famille d’origine irlandaise propriétaire d’une plantation à Tara, en Géorgie. Superficielle, imbue d’elle-même, elle est consciente de son charme et de ses nombreux soupirants. D’ailleurs, elle se plait à provoquer le désir des hommes et l’envie des femmes. Cependant, c’est aussi une éternelle insatisfaite et elle veut le seul homme qu’elle ne peut obtenir. Ashley Wilkes, auquel elle s’attache, épouse Mélanie Hamilton, une jeune fille insignifiante pour laquelle elle n’a que du dédain. Par dépit, elle épouse Charles, le frère de la mariée. Une relation ambivalente avec sa belle-sœur débute. Quant à Rhett Butler, c’est le seul qui ne semble pas se plier à toutes ses volontés et réussit à la percer à jour en la surprenant dans une situation où, pour une fois, elle n’est pas à son avantage. En quelque sorte, c’est un caillou dans sa chaussure qui réapparaitra à des moments-clés du récit. Sur ces entrefaites, la guerre avec le Nord est déclarée et va bouleverser l’équilibre tranquille de la bourgeoisie sudiste.

L’auteur dépeint ainsi les mœurs de la bonne société et reflète la condition des femmes. Le personnage de Scarlett, que l’on suit de la veille de la guerre puis pendant douze ans, est le point d’entrée dans le monde du Sud ; elle représente l’attachement à la terre et la défense de la famille et de l’héritage parental. Les personnages d’Autant en emporte le vent sont nombreux, puisqu’encore une fois l’auteur réalise une véritable fresque sociale. On peut toutefois se focaliser sur les quatre personnages principaux dont la psychologie est approfondie : Scarlett, Ashley, Mélanie et Rhett. Ce qui m’a marqué, c’est qu’aucun d’eux n’est particulièrement attachant, comme c’est d’ordinaire le cas dans les romans. Ils ont tous leurs défauts et font figure d’anti-héros, souvent agaçants, parfois odieux.

La pire de tous est sûrement Scarlett. Qu’est-ce qu’elle m’a tapé sur les nerfs ! Egoïste, trop ambitieuse, orgueilleuse, parfois méchante, on ne peut pas dire qu’elle suscite l’attachement du lecteur… Calculatrice, vindicative et jalouse, elle semble incapable d’aimer sincèrement sans penser à la manière dont cela pourrait lui servir, ni de faire preuve de tendresse envers ses enfants ou ses amis. Je peux comprendre son côté matérialiste à la sortie de la guerre, par contraste avec la situation de dénuement et de privations qu’elle a connue et qu’elle s’est jurée de ne plus jamais revivre, mais son esprit de revanche l’entraine trop loin. Je crois que son personnage aurait gagné à être plus nuancé.

Pour lui rendre justice, il faut reconnaitre néanmoins sa force de caractère, qui est autant un défaut qu’une qualité. Scarlett est une femme forte, indépendante, moderne. C’est aussi ce qui lui vaut l’hostilité de la bourgeoisie, car elle n’est pas faite dans le même moule que les autres jeunes filles et refuse de se soumettre aux codes de la bonne société. Elle ne veut pas être une épouse soumise, silencieuse, passive, dont la vie se résumerait à organiser des réceptions pour échanger des banalités avec les autres maitresses de maison, comme le voudrait la bienséance. De là aussi provient son mépris envers les membres de sa classe. Dans la guerre, on va également découvrir un autre aspect de la personnalité de Scarlett : son courage et sa force de résistance quand il s’agit d’agir pour sauver Tara et survivre.

En totale opposition, on a le personnage de Mélanie, la douceur et la gentillesse incarnées. Epouse modèle, aimante et généreuse, mère dévouée, voisine agréable, elle a un grand cœur et est prête à tout pour ceux qu’elle aime. Mais ces qualités s’accompagnent d’une grande naïveté, comme si elle vivait dans un monde d’illusion, incapable de voir le mal et le mensonge, mais aussi d’une certaine faiblesse d’esprit, un manque de personnalité et de courage, voire de jugeotte. Ce qui explique que j’ai aussi eu du mal à l’apprécier.

Ce parallélisme se retrouve dans les personnages masculins. Ashley est l’idéaliste, le poète, le rêveur ; c’est également un homme faible qui n’a pas su s’adapter pour faire face aux évènements et reste piégé dans la nostalgie du passé. Face à lui, Rhett, dans le genre bad boy, est un personnage que j’ai aimé dès le début – et la suite m’a donnée raison. Homme sans foi ni loi, provocateur, sarcastique, détaché, il n’a que faire des opinions des autres et se plait à entretenir sa réputation scandaleuse. Souvent sans morale, intéressé, on sent malgré tout chez lui une certaine conception de l’honneur et des limites à ne pas franchir, ainsi que le comportement d’un gentleman en dépit de ses goujateries.

*

 

Troisième point que je voulais aborder, et non des moindres : Autant en emporte le vent est tout SAUF une histoire d’amour. J’avoue que c’est ce qui m’a le plus surprise car, me fiant à tort à la couverture, je m’attendais à une romance sur fond de guerre entre deux personnages antagonistes ou issus de camps opposés. En conséquence, au fur et à mesure que j’avançais, je ne cessais d’attendre le moment où les deux héros se déclareraient enfin leur flamme et se jetteraient dans les bras l’un de l’autre. J’aurais pu attendre longtemps !

J’ai fini par comprendre que le déclic love story n’arriverait pas….mais j’ai eu du mal à l’encaisser. C’est en partie pour cela que j’ai moins apprécié le troisième tome car je ne pensais pas qu’il prendrait cette tournure. Nul happy end à l’horizon. Cette histoire est tout bonnement tragique, au sens de la tragédie grecque : les personnages, aveuglés par leurs défauts, prennent conscience trop tard de la vérité, de leurs erreurs et de leurs désirs profonds, et rien ne peut empêcher l’issue engagée. Scarlett et Rhett, c’est un amour et un bonheur impossibles. Et je ne peux me départir de l’idée qu’il faut avoir un cœur de pierre pour écrire une fin pareille !

Cela dit, je trouve le duo Rhett/Scarlett particulièrement réussi et intéressant. On a là deux personnages imparfaits, voire immoraux, souvent manipulateurs et faux, mais qui se ressemblent et, quelque part, ne peuvent être sincères et eux-mêmes que l’un envers l’autre car ils se comprennent mutuellement. Les échanges entre les deux fortes têtes sont savoureux, et je regrette que les dialogues n’aient pas été plus nombreux dans les premiers tomes.

* * *

En bref, une fresque monumentale sur le Sud américain de la guerre de Sécession, porté par une plume remarquable et par un sens de la grande et de la petite (H)histoire. Au-delà des relations amoureuses, on découvre le tableau d’une époque, une société en bouleversement, des personnages fouillés et des questionnements intemporels.

Verdict Un bon moment

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6 réflexions sur “Autant en emporte le vent (intégrale), Margaret Mitchell

  1. Wahou ! Tu t’es attaquée à un monument ! Je me souviens avoir vaguement vu le film quand j’étais petite, mais je n’en garde quasiment aucun souvenirs. En tout cas, ta chronique donne vraiment envie de découvrir le livre ! Mais bon 1500 pages, ça demande du temps, et c’est légèrement impressionnant … En tout cas bravo pour être arrivé au bout ! C’est un exploit en soi !

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    • Merci ! Oui je t’avoue qu’heureusement que j’ai séparé ma lecture et fais une pause entre les tomes, sinon j’en aurais eu clairement marre ! Je pense que pour ça passe il faut le voir comme une trilogie et ne pas forcément enchainer tout. En tout cas ça en vaut la peine, j’espère que tu te lanceras un jour 🙂

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  2. J’aime ENORMEMENT ce livre et le film qui va avec. Je me suis plongée dans cette histoire dès l’adolescence et j’ai régulièrement plaisir à la redécouvrir, je ne m’en lasse pas. C’est vrai que c’est un roman hors norme, très différent de la façon d’écrire actuelle, mais ça ne me dérange pas parce que je trouve qu’il garde une vraie dynamique et parce que je suis passionnée par les aspects historiques. Scarlett m’a toujours fascinée, j’aime beaucoup son personnage, sa force, sa détermination, même si je comprends qu’on puisse la trouver attachante. La seule chose que je lui reproche, c’est son obsession pour Ashley qui est le plus fade à mes yeux. En revanche j’apprécie beaucoup Mélanie et l’évolution de leur relation, qui grandit vers le respect mutuel. Et bien sûr, Rhett ❤
    Merci pour cette chronique, ça fait plaisir de se replonger dans l'histoire de ce chef-d'oeuvre !

    Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Les Oiseaux se cachent pour mourir, Colleen McCullough |

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