Certaines n’avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

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Nous sommes en 1919. Un bateau quitte l’Empire du Levant avec à son bord plusieurs dizaines de jeunes femmes promises à des Japonais travaillant aux États-Unis, toutes mariées par procuration. C’est après une éprouvante traversée de l’Océan pacifique qu’elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leurs futurs maris. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui auquel elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.

* * *

Deuxième lecture pour mon Défi 12 mois, 12 amis, 12 livres et encore une belle découverte ! Court roman (140 pages), mais quelle intensité ! L’originalité de Certaines n’avaient jamais vu la mer est l’absence de narrateur et de personnage principal. Ou plutôt, l’idée d’un personnage collectif.

Un ensemble de voix s’élèvent pour nous conter un destin collectif, nous dire leur histoire, pas une en particulier, mais celles de toutes ces jeunes femmes japonaises données comme épouses à des Américains d’origine japonaise au début du XXème siècle. L’entremêlement des voix et l’usage du nous, du « certaines » (et par opposition du « eux », du « ils », du « leurs » pour désigner les hommes et les Blancs) est bouleversant. Cette perte d’individualité rend encore plus cruelle leur situation. L’auteur a réussi son pari d’une main de maître : redonner une mémoire à un fait trop souvent ignoré, à ces femmes qui ont tant souffert mais que l’histoire a oublié.

Quelle terrible désillusion pour ces jeunes filles, souvent issues de familles pauvres des campagnes, venues chercher une vie meilleure en Amérique, là où elles ne souffriront pas de la faim, où elles n’auront pas à travailler dur aux champs, où elles seront bien traitées par des gentlemen. Elles ont été éduquées pour faire de bonnes épouses. On leur a appris à servir le thé, cuisiner et coudre, tenir le jardin. On leur a répété l’art de ne pas se faire remarquer, les bonnes manières et la politesse, les façons de contenter un homme. Mais à l’arrivée, elles ne rencontrent pas les jeunes et riches Américains qu’elles attendaient.

« Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. Que les portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres qu’ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d’autres, des professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des mensonges pour ravir le cœur. Qu’en entendant l’appel de nos noms, sur le quai, l’une d’entre nous se couvrirait les yeux en se détournant – je veux rentrer chez moi – mais que les autres baisseraient la tête, lisseraient leur kimono et franchiraient la passerelle pour débarquer dans le jour encore tiède. Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n’y a pas à s’inquiéter. Et nous aurions  tort. »

Chaque chapitre reprend un épisode de leur vie. Le récit ne suit pas un fil continu, il évoque les passages clés de leur vie. Des bribes d’histoires se mêlent pour évoquer les diverses situations – de temps en temps, un « je » se démarque sous la forme d’une question ou d’un dialogue. Et au final, les voix esquissent un tout, comme un chœur dans les tragédies antiques.

C’est d’abord la difficulté de la traversée, puis la violence de la première nuit, et enfin la résignation d’une vie de labeur. Certaines épousent des ouvriers agricoles, installés dans des baraquements, et vont de campement en campement travailler la terre et ramasser les récoltes. Certaines vivent dans des banlieues résidentielles et sont employées comme domestiques. D’autres travaillent dans les blanchisseries des quartiers japonais des grandes villes. Mais partout se ressentent l’exploitation, la violence des maris puis des employeurs, la soumission forcée, le racisme et l’exclusion. Ces filles du Japon comprennent vite qu’elles ont été choisies parce qu’elles sont « une bonne race de travailleurs », robustes, dociles et disciplinées – une main d’oeuvre gratuite parfaite.

On assiste ensuite à la naissance des enfants, qui ne vivent pas longtemps étant donné les conditions de vie et qui sont mis au travail au champ dès le plus jeune age. Progressivement, la distance s’accentue entre les enfants nés aux Etats-Unis et les mères japonaises qui déplorent la disparition de leur culture chez leurs enfants. La suite de leur vie n’est malheureusement pas plus heureuse, puisque le roman se clôt sur le début de la Seconde Guerre mondiale et les soupçons de traîtrise qui pèsent sur les immigrés Japonais.

« Mais en attendant nous resterions en Amérique un peu plus longtemps à travailler pour eux, car sans nous, que feraient-ils? Qui ramasserait les fraises dans leurs champs ? Qui laverait leurs carottes ? Qui récurerait leurs toilettes ? Qui raccommoderait leurs vêtements ? Qui repasserait leurs chemises ? Qui redonnerait du moelleux à leurs oreillers ? Qui changerait leurs draps ? Qui préparerait leur petit déjeuner ? Qui débarrasserait leur table ? Qui consolerait leurs enfants ? Qui baignerait leurs anciens ? Qui écouterait leurs histoires ? Qui préserverait leurs secrets ? Qui chanterait pour eux ? Qui tendrait l’autre joue, et puis, un jour – parce que nous serions fatigués, parce que nous serions vieux, parce que nous en serions capables -, leur pardonnerait ? Un imbécile, forcément. Alors nous repliions nos kimonos pour les ranger dans nos malles, et ne plus les ressortir pendant de longues années. »

* * *

En bref, un roman à lire, bouleversant par son écriture et par le destin terrible de ces femmes Japonaises.

[Petite parenthèse sur des éléments que j’avais découvert dans mon cours sur l’histoire de l’Amérique du Nord et qui m’avaient marquée car ils sont complètement éludés aujourd’hui : Dans l’histoire des Etats-Unis, on associe souvent le racisme aux Afro-Américains, mais on a tendance à oublier que les Asiatiques ont été victimes, tout au long du XXème siècle (et dès la fin du XIXème pour les Chinois venus participer à la ruée vers l’or et à la construction du chemin de fer), de l’exploitation et des discriminations. Plusieurs lois ont cherché à fermer le pays à l’immigration asiatique, à restreindre l’accès à la nationalité pour les immigrés asiatiques, voire à empêcher l’accès à certains droits pour les Asiatiques naturalisés. La Seconde guerre mondiale est plus particulièrement prétexte à l’expulsion et à l’internement des Japonais, soupçonnés systématiquement de connivence avec l’ennemi.]

Verdict Un bon moment

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