Mon traître & Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon

Je vous chronique ensemble les deux romans irlandais de Sorj Chalandon. Ne vous inquiétez pas, pas de spoil (dans la mesure où, dans Mon traître, on apprend très tôt qui a trahi).

 

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En 1974, Antoine, luthier parisien, découvre le combat irlandais. Progressivement, il se passionne pour l’Irlande et soutient la cause de l’IRA. Au fil de ses voyages, il sympathise avec les membres de l’organisation et participe à quelques actions. 20 ans plus tard, il apprend que son ami et mentor, Tyrone Meehan, était un traître au services des britanniques. Tout son monde s’effondre.

* * *

Sorj Chalandon s’est inspiré de son histoire personnelle pour écrire Mon traître. A l’époque où il était journaliste, il a couvert le conflit en Irlande du Nord et noué une amitié avec Denis Donaldson, militant historique de l’IRA. En 2005, on apprend que ce dernier était à la solde des Britanniques. De là provient sans doute le caractère si personnel du roman et l’insistance sur le ressenti du personnage principal.

Mon traître nous plonge dans l’Irlande du Nord et nous en apprend beaucoup sur le contexte politique et les enjeux d’un conflit assez méconnu en France. C’est d’ailleurs ce thème plutôt inhabituel qui m’avait donné envie de découvrir le roman.

Le livre retrace l’implication croissante d’Antoine pour la cause irlandaise. D’une simple curiosité, l’IRA devient son obsession, l’Irlande devient son pays, les catholiques irlandais sa famille. Il souffre d’être étranger, d’être dans la position de celui qui « joue » à être Irlandais pour donner du piquant à sa vie, comme le lui rappellent parfois durement ses camarades de Sinn Fein. Même s’il soutient corps et âme la cause, son action réelle dans la lutte de l’IRA est minime. C’est peut-être cela qui m’a empêché d’adhérer au personnage. Son intérêt pour la cause irlandaise, sa souffrance aux côtés du peuple pour un conflit qui ne le concerne pas me laissaient un peu dubitative. Je n’ai pas vraiment compris son obsession et sa ferveur politique, alors que quelques années auparavant il ne connaissait rien au contexte et au conflit irlandais et qu’il reste très naïf. Je m’attendais aussi à plus d’actions de sa part.

Cependant, encore une fois, on ne peut qu’être séduit par la plume de Chalandon, qui décrit à la perfection la lutte politique, la dureté des conditions de vie, l’ambiance des pubs et des chants, le patriotisme et la guerre sanglante. Surtout, le livre questionne habilement la notion de trahison. Le roman est avant tout l’histoire d’une amitié trahie. Au fil des années, Tyrone Meehan, leader, militant reconnu et respecté, était devenu l’ami d’Antoine, et même « son père ». La révélation de sa trahison est donc plus que surprenante. C’est un coup dur pour la crédibilité de l’IRA, et pour Antoine. Plus qu’un compatriote, il perd un ami. De nombreuses questions se soulèvent : Pourquoi ? Dans tous les moments qu’ils ont passé ensemble, dans les convictions affichées et les actions menées, qu’est-ce qui était vrai ? A quel moment était-il son père, à quel moment était-il le traître ?

Le grand défaut du roman, que j’ai déjà remarqué dans d’autres livres de l’auteur, est sa brièveté. J’ai eu le sentiment que livre n’allait pas au bout de sa démarche, qu’il ne parlait pas assez de l’IRA. On ressort frustré de Mon traître, qui ne fait qu’effleurer la conflit irlandais et le thème de la trahison. De nombreuses questions sont laissées sans réponse, aucun élément n’est donné pour comprendre la trahison. Alors peut-être est-ce dû au caractère autobiographique du roman et au fait que Sorj Chalandon lui-même n’a jamais su expliquer la trahison de son ami. Mais quoi qu’il en soit, cela fait perdre beaucoup d’intérêt au roman…

Heureusement, il y a Retour à Killybegs !

 

51i9y1n6fl-_sx307_bo1204203200_Une bonne surprise ♥

On change ici de point de vue pour adopter celui de Tyrone Meehan. Des années après, le traître est un vieil homme reclus dans une maison isolée, lassé du combat, de l’acharnement des journalistes et de la haine de ses camarades. Pour qu’enfin ils arrêtent de parler à sa place, il prend la plume pour dire sa vérité, pour raconter sa lutte et sa trahison. 

* * *

La lecture de ce seconde tome entraîne pour moi une question : Pourquoi s’être contenté de Mon traître et avoir attendu trois ans pour écrire une suite ? Je pense sincèrement que le premier roman est loin de ce suffire à lui-même (et j’irais presque jusqu’à dire que l’on peut parfaitement lire celui-ci sans avoir lu l’autre).

C’est dans Retour à Killybegs que l’on a une réponse à nos questions. Le point de vue de Tyrone Meehan nous permet d’en apprendre plus sur son passé, ses actions, ses motivations. Il retrace son enfance, sa difficile et amère expérience de la domination britannique, son engagement précoce au sein de l’IRA, son séjour en prison. On apprend enfin ce qui l’a poussé à trahir, et c’est finalement loin d’être mystérieux ! Le personnage lointain du premier tome devient tout à coup plus compréhensible, et par là-même plus appréciable. Si Antoine est quasiment absent du roman, l’IRA est par contre au cœur de cette suite. On appréhende mieux la dureté du combat politique, la radicalité nécessaire, la violence de la guerre civile, la complexité du conflit, l’ambiguïté des deux côtés, l’horreur des victimes dans les deux cas. On entrevoit également la difficile position du traître, qui l’est devenu finalement presque involontairement, à la suite d’une série d’événements, du genre de ceux qui arrivent dans un pays en guerre. Vous l’aurez compris, j’ai préféré ce second volet, que j’ai trouvé plus consistant.

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En bref, je dirais que Mon traître installe le décor et pose le question, et Retour à Killybegs entre au cœur du sujet et amène les réponses. Mieux vaut lire le deuxième juste après le premier !

 

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6 réflexions sur “Mon traître & Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon

  1. Ces livres ont l’air géniaux ! Il faut absolument que je les lise ! Je suis très intéressée par le conflit irlandais, malheureusement je n’ai pas trouvé énormément de livre sur le sujet (par contre il y a pas mal de bons films dessus). Je vais donc me ruer sur ces deux-là. merci pour la découverte !
    Est-ce que tu connais d’autres livres sur le même thème ?

    Aimé par 1 personne

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