Un paquebot dans les arbres, de Valentine Goby

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Au milieu des années 1950, Mathilde n’a que 13 ans quand la tuberculose de son père est diagnostiquée. Envoyé au sanatorium d’Aincourt, il est bientôt rejoint par sa femme. Alors que l’aînée s’enferme dans son mariage loin des tracas de la famille, Mathilde et son frère sont placés séparément dans des familles d’accueil. La spirale infernale commence alors pour la famille Blanc. Mathilde, à peine 15 ans, va devoir apprendre à tout gérer : les visites au sanatorium, son petit frère, les études, le maigre budget qui doit payer les soins… Les Trentes glorieuses sont parfois trompeuses. La Sécurité sociale est bien une invention révolutionnaire… Mais réservée pour l’instant aux salariés, elle ne protège pas tout le monde de l’endettement et du renoncement aux soins. Et même en plein progrès de la médecine, la tuberculose fait encore des ravages, exclut, marginalise, affaiblit et tue…

* * *

Je dois vous avouer que j’ai eu un peu peur en lisant le résumé du livre et le début du roman. La quatrième de couverture est rédigée dans un style assez lourd et pompeux qui donne peu envie… Et le style de l’auteure m’a un peu perturbée dans un premier temps.

Mais soit, le sujet m’intéressait et j’avais lu quelques bonnes critiques, alors je me suis lancée pour ce premier roman de la rentrée littéraire !

Parlons d’abord du style, justement. De longues phrases, beaucoup de virgules, parfois insérant sans détour du discours direct, et une oralité très présente. Aux premiers abords, cela gêne un peu la lecture. J’ai eu un peu de mal à rentrer dans le récit (mais comme souvent). On est un peu perdu, on ne sait pas vraiment qui parle et de qui on parle. Et puis finalement, une fois qu’on entre dans la peau de Mathilde, l’écriture s’adapte parfaitement au récit. L’auteure prend le parti de valoriser énormément le point de vue interne : ce que Mathilde voit, fait, ressent, pense, constitue le cœur du texte. L’oralité prend alors tout son sens, garante de l’authenticité, de la proximité avec les personnages, du partage des émotions.

La tuberculose est un sujet qui m’intéresse et qui a été traité, de manière plus ou moins centrale dans nombre de romans, le plus connu étant La Montagne magique de Thomas Mann (toujours dans ma WL !). J’ai appris aussi qu’Albert Camus, un de mes auteurs préférés, avait souffert de cette maladie. La tuberculose, c’est le fléau du XIXème siècle, une des maladies qui a justifié les politiques hygiénistes après la découverte des microbes et de la contagion.  En 1882, Robert Koch découvre le bacille responsable de la maladie. C’est le début d’un lent progrès de la médecine jusqu’à la découverte des antibiotiques qui révolutionnent le traitement et permettent de soigner la tuberculose. Parce que c’est une maladie extrêmement contagieuse touchant les poumons, on a créé les sanatoriums, des établissements spécialisés dans le traitement de la maladie dans lesquels les malades sont isolés et suivent une cure de « bon air » et de lumière.  Rien que l’évocation de ce terme me fait froid dans le dos !

Bref, tout ça pour dire que l’auteur souhaite rendre hommage aux malades enfermés dans ces centres. La tuberculose n’est pas seulement une question de médecine, c’est aussi une question sociale, au cœur du roman.

Là où ça devient intéressant, c’est que Le paquebot dans les arbres écorne le mythe des Trente glorieuses, des années 50 florissantes, de l’après-guerre insouciant, de l’ère de tous les progrès sociaux, sanitaires, techniques. Même dans une ère de prospérité économique, il y a des laissés pour compte, des gens en détresse, dans la précarité. A l’heure de la révolution de la Sécurité sociale, il est encore trop tôt pour affirmer que tous les malades peuvent être couverts.  La Sécu s’adresse aux salariés, certains sont restés sur le bas de la route du progrès social. L’absence de couverture maladie, avec toutes les conséquences désastreuses que cela engendre et que l’on ne réalise qu’une fois qu’on est malade, est un facteur supplémentaire d’isolement et de soucis.

A l’époque, la tuberculose semble être la maladie du siècle dernier. La médecine a fait des progrès, mais elle ne guérit pas tout, et pas tout le monde. Les traitements modernes,  les antibiotiques ne sont pas encore arrivés partout et tous les malades n’ont pas les moyens de financer les soins. La tuberculose reste encore la « maladie de la pauvreté », pas seulement parce que la promiscuité et de mauvaises conditions sanitaires sont propices à son développement, mais aussi parce qu’elle peut être source de pauvreté.

C’est ce qui arrive a la famille Blanc. Pour s’opposer aux idées générales, l’auteure a donc choisi de s’intéresse au destin d’une famille. Sans vous spoiler, leur histoire est assez terrible. Le roman décrit la spirale de la maladie et de la misère, la manière dont on peut s’enfoncer dans la précarité. Il nous montre bien que cela peut arriver à n’importe qui.

J’ai été marquée par le personnage de Mathilde, petite fille-courage à qui on impose de vivre en adulte et de se soucier de tout le monde sauf d’elle-même, à qui on interdit de penser à son plaisir, aux préoccupation quotidiennes d’une jeune fille de 15 ans, à ses études, son avenir et ses projets. La maladie de ses parents et les soucis de sa famille deviennent un fardeau  lourd à porter… L’enfant sera-t-elle assez forte ?

A travers l’expérience de Mathilde, le roman porte aussi une critique du système social, des procédures, des assistantes sociales, des placements, des rigidités de la mairie…toutes ces choses qui rendent la vie de Mathilde encore plus compliquée. Mais surtout, le plus choquant est la façon dont les gens s’écartent de vous (enfin de la famille Blanc) quand vous perdez pied. L’exemple de ces cafetiers, amis avec tous les habitants, généreux, ne comptant ni leurs heures ni leurs sous pour faire vivre le village, mais qui sont contraints de renoncer à leur activité à cause de la maladie, nous donne peu foi en l’espèce humaine. Car il se pourrait bien que, dans la détresse et dans la maladie, ce soient les préjugés, la crainte de la contamination, le rejet et le mépris face à la pauvreté qui l’emportent plutôt que la solidarité et les souvenirs des moments partagés.

« Qu’est-ce que c’est que ça, la tuberculose ? Le mot résonne dans le silence de la classe et personne ne l’attrape, ne pose de  question. Mathilde se concentre, tord les syllabes dans tous les sens, repasse le mot dans sa tête jusqu’à en faire une bouillie de sons. Ce doit être plus grave que le bacille, puisqu’on ne le chuchote même pas au Balto. Elle a chaud, assise devant son pupitre, elle pense à toute vitesse, tuberculose comme tubercule, la page du manuel de sciences lui revient en mémoire, les patates, les carottes, les navets, les betteraves dessinés en coupe sous la surface de la terre, mais quel rapport avec son père ? Toutes les images se superposent, bacilles bondissant, légumes du livre, poumon qui pleure. »

* * *

En bref, vous aurez compris que c’est un sujet qui me tient à cœur  (d’autant que je suis en ce moment un séminaire sur les politiques sanitaires et sociales ^^ ). Il m’a manqué un petit quelque chose pour apprécier davantage ce roman. Peut être était-ce l’ambiance pesante et le triste destin des personnages, peut-être était-il trop court ou un peu trop « militant » dans ce que l’auteure veut démontrer. Quoiqu’il en soit, Un paquebot dans les arbres est un livre aussi instructif qu’émouvant. N’y cherchez pas un livre sympa pour passer un bon moment de lecture, vous trouverez au contraire un récit assez dur en ce qu’il n’épargne pas les personnages et renferme peu de moments de bonheur ou d’optimisme. C’est surtout un témoignage sur le début des années 50 et une invitation à modifier notre regard sur les Trente glorieuses et la tuberculose.

Verdict Une bonne suprise

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4 réflexions sur “Un paquebot dans les arbres, de Valentine Goby

  1. Je suis ravie de trouver cette chronique sur un livre de Valentine Goby ! J’ai déjà lu deux livres de cette auteure, et les deux fois, je suis ressortie mitigée, avec le sentiment d’avoir apprécié ma lecture, tout en émettant un doute sur le réel plaisir ressenti en découvrant ces deux histoires… Et en lisant ta chronique, je me dis que c’est peut-être à cause du style d’écriture et de la dureté des sujets abordés. L’optimisme n’est pas forcément de rigueur dans les romans de Valentine Goby et c’est peut-être ça qui m’a perturbée ^^ Après, quand un livre parvient à te perturber, c’est que, quelque part, il a réussi à t’interpeller !

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