Les Raisins de la colère, de John Steinbeck

C_Les-Raisins-de-la-colere_3277Un bon moment ♥ ♥

 

La crise économique de 1929, la modernisation de l’agriculture, la sécheresse en Oklahoma. Ces trois phénomènes, catastrophes, poussent la famille Joad, comme bon nombre de familles, à quitter leurs terres pour chercher une vie meilleure en Californie. Un long périple commence…

* * *

Comme souvent (j’ai l’impression de dire ça au début de chaque chronique en fait), je n’avais aucune idée de l’histoire avant de commencer ma lecture. Heureusement, peut-être, car dire que le roman est l’histoire d’une famille de paysans serait assez rebutant et ne rendrait pas justice au livre. Les Raisins de la colère, c’est bien plus que ça.

C’est un livre choc, plein de vie, de souffrance, de révolte, d’incompréhension face au progrès technique et à l’arrivée des machines qui détruisent l’homme en le rendant inutile. C’est un témoignage sur l’impuissance devant l’inhumanité qui s’empare de la terre.

Le livre nous raconte la tragédie agricole qui secoue les Etats-Unis dans les années 1930, un pays en proie à d’importants bouleversements économiques et sociaux. Cette période de transition entre une agriculture traditionnelle et une agriculture mécanisée va avoir des conséquences dramatiques que l’on ne soupçonnaient pas. L’une d’elle est l’énorme déplacement de populations vers l’ouest des Etats-Unis, là où il y aurait des terres disponibles et du travail. Même si j’ai étudié la crise américaine des années 30, j’ignorais totalement le phénomène de l’exode massif des paysans des Etats du centre des Etats-Unis et cela m’a profondément marquée.

« Ils déferlaient par-dessus les montagnes, ventres creux, toujours en mouvement – pareils à des fourmis perpétuellement affairés, en quête de travail – de quelque chose à faire – de quelque chose à soulever, à pousser, à hisser, à trainer, à piocher, à couper – n’importe quoi, n’importe quel fardeau à porter en échange d’un peu de nourriture. Les gosses ont faim. Nous n’avons pas de toit. Pareils à des fourmis perpétuellement affairées, en quête de travail, de nourriture et surtout de terre. « 

Steinbeck mêle tableau général de la situation américaine et destin d’une famille de paysans, une parmi tant d’autres. On part alors dans un road-trip familial dans un camion surchargé où l’on a entassé tant bien que mal tous les biens que possèdent la famille. Chassée de ses terres, contrainte à quitter sa maison, la famille Joad s’embarque dans un voyage plein d’espoir et de désespoir, de misère et de solidarité. Ils rêvent, réécriture du rêve américain, d’atteindre la Californie qu’ils se représentent comme une terre verdoyante, ensoleillée, porteuse de travail et d’une nouvelle vie.

Les personnages sont forts, attachants, avec chacun leur personnalité et leur manière de faire face : Tom, le fils récemment sorti de prison au centre de la famille ; Man, pilier qui fait tout pour sauver l’unité familiale car c’est tout ce qu’il reste quand on n’a plus rien ; Casy, l’ancien pasteur qui a perdu sa foi et cherche une honnêteté humaine.

Le roman est très politisé dans ses accusations et forme un véritable réquisitoire contre le capitalisme, contre les grands propriétaires qui plongent les métayers et les travailleurs dans la misère, qui réduisent le salaire à des miettes de pain, qui détruisent les récoltes pour faire monter les prix et maintenir leur domination. On assiste à une chasse aux « rouges » comme ils appellent avec hargne tout travailleur qui ose s’indigner et réclamer un salaire décent. La faveur de l’auteur se tourne vers le socialisme, et notamment l’auto-organisation vertueuse des camps des « expatriés », plus efficace que les taudis des Hoovervilles. Il s’attaque également aux habitants de Californie qui rejettent avec hostilité les nouveaux arrivants miséreux.

« Il y a là un crime si monstrueux qu’il dépasse l’entendement. Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par des larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu’elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des fils interminables d’arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès : mort due à la sous-nutrition – et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu’il faut la forcer à pourrir.»

Steinbeck décrit la faim et la précarité de manière bouleversante. Les Raisins de la colère nous montre la dureté du chômage de masse, lorsqu’on en arrive à un point où chaque homme ne demande qu’à travailler, peu importe le travail, et que même ça c’est impossible. On comprend pourquoi l’auteur a remporté le prix Nobel en 1962 : l‘écriture est fluide, belle, pleine de sens, mais aussi de simplicité et de vérité lorsqu’il s’agit de retranscrire le parler des classes populaires. Il décrit tellement bien les situations et les ressentis des familles de paysans qu’on croirait qu’il les a expérimentés lui-même.

* * *

En bref, un livre extrêmement fort, dur et émouvant, à mettre dans toutes les mains pour que l’on se souvienne de ce qu’ont enduré des milliers de familles de paysans américains pris dans la crise des années 1930.

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14 réflexions sur “Les Raisins de la colère, de John Steinbeck

  1. J’ai adoré « Des souris et des hommes » du même auteur, mais j’avais toujours été rebuté devant ce livre-ci. Peut-être à cause de son sujet, de son épaisseur, je ne sais pas. Mais ton avis m’a largement convenue. La prochaine fois que je le vois en librairie, je l’achète 🙂

    Aimé par 1 personne

    • J’ai aussi longtemps été rebuté par Steinbeck sans vraiment savoir pourquoi, mais maintenant j’ai très envie de lire Des souris et des hommes et A l’est d’Eden ! J’espère que Les Raisins de la colère le plairont 🙂

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  3. Je l’ai trouvé très émouvant. J’ignorais ce phénomène migratoire dans les années 30, je trouve qu’il fait écho à notre monde contemporain. Du coup, j’étais émue des passages qui font la part belle aux sentiments et réactions diverses : rejet, solidarité. Et la fin 😮

    Je ne sais pas si tu as lu Des souris et des hommes, je te le conseille (je l’ai lu juste avant, je ne me lançais pas dans le gros pavé des raisins de la colère sinon haha).

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    • Haha c’est vrai que jai pris un risque en débutant par ce pavé ! Je lirai Des souris et des hommes très bientôt 🙂
      Je suis d’accord Steinbeck est très doué pour faire passer les sentiments ! Ce qui m’a frappé dans ce phénomène c’est la manière dont les arrivants sont traités en étrangers dangereux, vagabonds, alors qu’ils viennent des États juste à côté et pour travailler !

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      • Oui, en période de crise l’égoïsme peut ressortir, « c’est moi ou l’étranger, et vu que je suis né là, je suis plus légitime à gagner cet argent » et il le montre très bien, comme la solidarité dans les campements, il traite à la fois de l’humain et de l’économie, du coup assez d’actualité malgré tout !

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