Le quatrième mur, de Sorj Chalandon

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Georges, étudiant à la Sorbonne, militant d’extrême-gauche, amateur de théâtre, fait un jour une promesse à son ami Sam, cloué sur son lit d’hôpital : celle de mener à terme son projet, coûte que coûte. Samuel Akounis, metteur en scène et Grec juif de Salonique, a l’idée folle de monter Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth en pleine guerre du Liban, en prenant un acteur dans chaque camp. Georges se retrouve alors entraîné dans la guerre civile libanaise, négociant avec les protagonistes afin d’obtenir ces deux heures de paix auxquelles il n’est même pas sûr de croire.

(PS : Le « quatrième mur » désigne, au théâtre, le « mur » invisible que se construit inconsciemment l’acteur entre la scène et le public et qui maintient l’illusion théâtrale. -> merci Wikipedia ! )

* * *

Autant vous prévenir : Sorj Chalandon signe avec Le quatrième mur un roman bouleversant servi par une écriture magnifique.

Au départ, cette idée de monter Antigone en pleine guerre civile me laissait assez sceptique : une pièce de théâtre ne fera pas la paix entre des ennemis, tout comme elle n’amènera pas la fin de la guerre ni n’en effacera les horreurs. Un tel projet est invraisemblable et au mieux dérisoire. Mais l’auteur gagne son pari en ne se laissant pas aller à la facilité, en ne résumant pas son livre à un adage du type « un peu de culture et le monde est meilleur ».

Car loin de nous épargner l’horreur de la guerre, il plonge le lecteur en plein dedans. La guerre, guerre civile, guerre de religion, est le véritable personnage principal du roman, avec ses atrocités, ses règles propres, ses mécanismes meurtriers, ses antagonismes irréductibles dans lequel chaque action est une représailles pour un crime de l’autre, dans un cercle vicieux infini. Le quatrième mur est un plaidoyer pour le vivre ensemble, un appel à laisser de côté les identités (une des choses qui frappent à la lecture est que les Libanais, dès qu’ils rencontrent Georges, commencent par lui demander à quelle religion il appartient).

« Et puis il a tiré. Deux coups. Un troisième, juste après. Cette fois sans trembler, sans que je sente rien venir. Son corps était raide de guerre. Mes larmes n’y ont rien fait. Ni la beauté d’Aurore, ni la fragilité de Louise, ni mon effroi. Il a tiré sur la ville, sur le souffle du vent. Il a tiré sur les lueurs d’espoir, sur la tristesse des hommes. Il a tiré sur moi sur nous tous. Il a tiré sur l’or du soir qui tombe, le bouquet de houx vert et les bruyères en fleur. »

Par contre, le résumé de la quatrième de couverture peut induire en erreur au sens où le thème du roman est vraiment la guerre du Liban, et le théâtre n’est qu’une question accessoire. La pièce Antigone n’est finalement pas très présente.

On peut le regretter lorsque, comme moi, on apprécie beaucoup la pièce d’Anouilh. Lue pour la première fois en classe de troisième, cette oeuvre n’a pas cessé de me marquer et je ne peux que comprendre que Samuel ait choisi précisément cette pièce pour son projet de paix. Antigone revisitée par Anouilh c’est une pièce de résistance, pleine de révolte et de vie, qui émeut et fait réfléchir. C’est aussi une pièce où chacun y met ce qu’il veut, et on le voit bien avec les différents personnages du roman : la Palestinienne, le Druze, le Chrétien, le Chiite vont tous interpréter la pièce selon leur vécu personnel, leur religion, leurs valeurs politiques et leur morale. Certes on peut crier à l’instrumentalisation, mais c’est aussi une des clés qui peut rendre possible la réunion autour du théâtre : Antigone peut parler à tous à toute époque.

Enfin, Le quatrième mur est un concentré de tragique, que ce soit par les témoignages sur la situation au Liban, les actes terribles qui nous semblent insensés ou les destins des personnages dignes de tragédies antiques.

Pour Georges, c’est une lente plongée en enfer : il se retrouve mêlé dans un conflit qui n’est pas le sien, mais qui va le devenir assez pour qu’il ne puisse plus jamais retourner à sa vie normale. Il laisse au Liban sa vie familiale, ne pouvant plus supporter les petites joies simples et les tracas de la vie quotidienne. Il y a de quoi se sentir coupable, en effet : de quel droit peut-on vivre notre petit bonheur tranquille de Français lambda lorsqu’on sait ce que d’autres gens vivent ailleurs ? Ainsi, hanté par les images du Liban, Georges se détache de sa femme car il ne peut expliquer ce qu’il a vu et se sent étranger de quelqu’un qui ne « peut pas comprendre ». Cela m’a rappelé des témoignages de poilus qui, quand ils rentraient en permission, étaient incapables de reprendre la routine de leur vie personnelle et laissaient une part d’eux au front. En même temps, le drame qui secoue cette famille nous montre bien l’horreur de la guerre et de ses effets pervers puisqu’elle retire même le droit de vivre heureux.

Je ne dirai jamais assez à quelle point l’écriture de Sorj Chalandon est sublime, et j’ai hâte de lire ses autres romans !

* * *

En bref, je ne vous cacherai pas que Le quatrième mur peut se révéler assez dur pour un lecteur non averti. Mais maintenant que vous l’êtes, lisez-le, ne serait-ce que pour avoir une idée de ce qu’il s’est passé au Liban dans les années 1980. Et tant que vous y êtes, relisez Antigone, ça me fera plaisir 😉

Verdict Un bon moment

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5 réflexions sur “Le quatrième mur, de Sorj Chalandon

  1. Comme tu le soulignes, il serait peut-être bon que je relise « Antigone » avant de me lancer dans cet ouvrage ! En tout cas, merci pour cette chronique car de moi-même je ne sais pas si je me serais tournée vers « Le Quatrième mur ». Tu me donnes très envie de le lire !

    Aimé par 1 personne

  2. Je partage totalement ton enthousiasme, je viens à l’instant de refermer le livre. Une écriture vraiment forte qui donne envie de lire d’autres romans du même auteur! Et oui en effet c’est un livre dur… Mais pour moi la question d’Antigone est omniprésente, notamment dans la fin où l’on se rend compte d’une mise en perspective assez bien faite (Antigone se joue à travers la guerre du Liban et la relation entre les différents personnages, dans la « réalité » racontée et pas seulement dans les passages où on ne parle que de théâtre, qui sont en effet minoritaires!).
    Merci pour ta chronique qui m’a poussée à le lire! 😉

    Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Ces auteurs que j’aimerais découvrir en 2017 | Petite Plume

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