Tobie Lolness : La vie suspendue, Timothée de Fombelle

9782070571819

Coup de cœur ♥ ♥ ♥

 

Comme beaucoup – car il s’agit d’un roman jeunesse – j’avais lu Tobie Lolness il y a quelques années. J’en gardais le vague souvenir d’un roman qui m’avais plu et d’un univers miniature original. Mais je me corrige tout de suite : ce n’est pas un roman jeunesse. C’est bien plus que ça, car avec nos yeux d’adulte, on donne au roman de Timothée de Fombelle une toute autre dimension, tant il est empreint d’analogies sur notre époque et de plaidoyers : pour l’amitié, pour la confiance, pour la nature.

Tobie Lolness, jeune garçon d’un millimètre et demi, vit avec son peuple dans l’Arbre. Sa vie bascule quand sa famille est exilée vers les Basses branches après une importante découverte de son père, le grand savant Sim Lolness. On le retrouve alors cinq années plus tard, traqué par les siens, seul, et menacé de mort. Dans une situation aussi désespérée, son espoir a un nom : Elisha.

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Sa vie tenait à un fil. Son pied était resté accroché au bourgeon gluant de printemps qui le retenait.

 

Les deux personnages principaux ne peuvent être que des coups de cœur. Tobie est particulièrement mature pour son âge (on comprendra pourquoi en apprenant toutes les épreuves qu’il a vécues), intelligent, habile, un brin curieux, courageux et audacieux (ce sens de la répartie !). Elisha dégage une espèce d’aura et exerce sur Tobie une fascination communicative.

Tobie Lolness, c’est un ode à la jeunesse, un peu à la manière du Petit prince de Saint-Exupéry. On y retrouve à la fois la perspicacité de l’enfance mais aussi l’innocence et plus largement tous ces qualités que l’on perd en devenant adulte. Un peu comme si l’auteur nous appelait à nous comporter entre nous comme le font les enfants entre eux, en particulier la manière qu’ils ont d’aborder tout naturellement et sans arrières pensées un enfant qu’ils ne connaissent pas.

« – Tu es la petite Lee ?

Elle sourit et c’était quelque chose de nouveau que Tobie aima beaucoup. Elle souriait extraordinairement bien pour son âge. En principe, à partir de quatre ou cinq ans, on sourit moins bien. Et ça n’arrête pas de se dégrader. Mais elle paraissait sourire pour la première fois. »

Ce roman est révélateur du talent des auteurs jeunesse qui sont, je pense, trop souvent mal perçus par les adultes. Un auteur jeunesse doit avoir la capacité d’exprimer des choses, de faire réfléchir, tout en les rendant simples et agréables à lire pour un public jeune. En lisant certains livres adultes, on voit bien que tous n’ont pas ce don ! Timothée de Fombelle a ainsi l’art de donner des « leçons de vie » sans en avoir l’air et sans le côté rébarbatif de la morale, et de parler de sentiments tout en justesse et en simplicité.

Comme dans l’extrait suivant, il parvient à nous faire réfléchir sur des sujets sérieux tout en gardant une distanciation, une touche comique qui évite de virer trop dans le dramatique. Et toujours avec ce même tact.

 » Il se sentait maladroit. Il avait envie de dire quelque chose, mais il ne savait pas quoi. Il aurait pu dire une phrase comme « c’est pas grave, elle était vieille » ou « t’inquiète pas, elle était bête »… Heureusement, il sut se retenir. Il resta très longtemps en silence à côté de sa mère. Ce jour-là, Tobie comprit, en regardant Maïa, que quand on pleure quelqu’un, on pleure aussi ce qu’il ne nous a pas donné. Maïa pleurait la mère qu’elle n’avait pas eue. Désormais, c’était certain, une mère idéale ne traverserait pas sa vie. C’est pour cela qu’elle sanglotait. »

L’humour, c’est aussi celui que l’on retrouve dans des jeux de mots ou dans l’explication par l’auteur de l’origine de certaines expressions, employées au pied de la lettre dans le livre et qui seraient passées ensuite dans le langage courant (par exemple parler « de vieilles branches » pour désigner de vieux amis car les gens vivent sur la même branche toute leur vie et connaissent les habitants de la branche).

Le livre est empreint de douceur et de poésie. Timothée de Fombelle multiplie les métaphores de la nature ou encore de la nourriture (« il n’était plus ce petit bout de tartine flottant dans un jus d’écorce noir, malmené par la vie »), qui sont attendrissantes dans la bouche d’un enfant. Surtout, Tobie Lolness c’est un ode à l’amour, à l’amitié, à la famille, à la simplicité, aux bons sentiments. Finalement, il nous rappelle que le bonheur pourrait bien se trouver dans des choses que l’on a oublié mais que les enfants portent toujours haut et fort.

 » Leurs yeux ne se quittaient pas. Ils ne disaient rien. Ils laissaient se tendre ce fil précieux qu’ils venaient de surprendre. […]

– Moi aussi, dit seulement Tobie.

Il ne répondait à rien. Elisha n’avait pas prononcé une parole. Mais ces deux mots ne surprirent aucun des deux. Ils scellaient seulement un pacte silencieux.

Elle dit à son tour :

– Moi aussi.  »

Le point de vue de l’enfant, qui nous fait découvrir le monde à travers ses yeux est souvent attendrissant et attachant. L’auteur parvient à allier naïveté touchante (mais souvent juste) et humour du fait de situations que Tobie comprend mal.

 » – J’ai décidé de ne pas dévoiler comment marche ma petite boîte noire. Je pense que la sève brute appartient à notre arbre. Je pense que l’arbre vit grâce à elle. Utiliser son sang, c’est mettre le monde en danger. [….] Je préfère ne rien dire de plus, pour que le fils de mon fils puisse encore un jour se pencher sur une fleur ou un bourgeon. 

Je suis resté cloué sur mon banc. Je n’avais pas bien compris pourquoi il parlait de mon fils, alors que je venais d’avoir sept ans. Je ne voyais pas de quel fils il parlait, mais j’ai pensé que ce petit mensonge, de faire croire que j’avais un fils, lui était utile pour son explication. »

Plus sérieusement, Tobie Lolness est une fable écologique. L’Arbre à préserver, l’impact des découvertes scientifiques qui peuvent mettre en danger la nature, les ambitions d’hommes qui veulent construire, creuser, développer pour tirer profit de leur monde en oubliant de le conserver… Impossible de ne pas y voir une transposition de notre époque et une critique de notre comportement envers l’environnement. L’auteur exprime aussi un regret face à un monde qui a perdu ses valeurs, qui prône l’individualisme au détriment de la solidarité et de la générosité et où chacun se méfie de son voisin. Le peuple de la Terre, qu’ils appellent « Pelés », m’a rappelé un peu les Indiens d’Amérique : un peuple autochtone vivant en harmonie avec la nature et menacé par les peuples « développés ». D’ailleurs, ils ont des noms très poétiques (Tête de Lune, Petit Arbre) qui font écho à ceux des Indiens.

Le seul bémol que je pourrais évoquer est que l’on se perd parfois dans les allers-retours entre le passé et le présent. Le suspens de l’intrigue repose sur une alternance entre différents âges de Tobie (7, 13, 15 ans), par laquelle on apprend petit à petit les raisons de la traque de Tobie. Au final, on peut avoir un peu de mal à remettre tout ça dans l’ordre !

Je ne pouvais pas achever cette chronique sans mentionner la jolie couverture et surtout les nombreux dessins de François Place qui agrémentent le roman. Des illustrations qui nous replongent dans l’univers des contes pour enfants et qui s’accordent particulièrement bien avec le texte !

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=> Si j’ai mis beaucoup d’extraits, c’est parce que le style de Timothée de Fombelle nous touche véritablement. Il nous transporte en douceur dans son univers et, au fond, dans un monde qui pourrait être le nôtre. Pour ne retenir qu’un mot, c’est un ode, un conte engagé.

PS : Mention spéciale pour le personnage Plum (trop d’honneur, ce clin d’œil 😉 )

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6 réflexions sur “Tobie Lolness : La vie suspendue, Timothée de Fombelle

  1. Très jolie chronique, très touchante aussi. Je n’ai jamais lu ce livre et même si les romans jeunesses ne sont plus vraiment pour moi (quoi que je suis encore une grande enfant) je pense que je vais me laisser tenter par cette série. Merci pour cette découverte.

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