« Vol de nuit », Antoine de Saint-Exupéry

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 Une bonne surprise ♥

 

J’ai hésité à attribuer à Vol de nuit un cœur de plus. Mais j’ai tenté d’être juste dans mon jugement, surtout qu’il risquait d’être faussé dès le début, vu que Le petit prince est un de mes livres préférés et que j’avais donc déjà envie d’aimer les autres œuvres de Saint-Exupéry.

Alors pourquoi pas 2 cœurs ? Le livre est très court, il se rapproche plus du format nouvelle. En conséquence, on n’a pas le temps de vraiment découvrir les personnages, on s’attache mais en même temps on regrette que l’histoire ne soit pas plus longue, qu’on ne puisse pas en connaître plus sur eux, sur ce qu’ils étaient ou ce qu’ils vont devenir.

En fait, c’est voulu par l’auteur au sens où l’intrigue se déroule sur une période très réduite (un jour ou deux) et on sent que le but de l’auteur n’est pas de développer ses personnages mais de nous parler de son objet principal : le vol de nuit. Je dirais même que c’est le personnage principal.

Mais reprenons les choses dans l’ordre. L’intrigue se situe en Argentine, au moment où l’Aéropostale met en place les premiers vols de nuit pour distribuer le courrier dans un temps record, en bravant les distances et les obstacles. Ce projet, c’est celui porté par Rivière, le responsable du réseau, qui dirige ses hommes d’une main de fer, dans un seul but : porter le courrier à destination. Au moment où il surveille et coordonne les vols, un pilote, Fabien, poursuit tant bien que mal son vol en dépit de l’orage et de la tempête. Saint-Exupéry a puisé directement dans son expérience personnelle de pilote de l’Aéropostale en Amérique du Sud en 1929 (un des pionniers, donc). Le personnage principal est inspiré de Didier Daurat, chef d’exploitation de la Compagnie générale aéropostale.

Le personnage de Rivière est très complexe, solitaire, ayant renoncé à une vie classique et aux plaisirs, à la fois très sûr et plein de doutes. Il s’interroge sur la pertinence des choix de vie qu’il a menés et la manière de donner un sens à cette vie. C’est l’homme d’autorité par excellence ; il connaît la solitude du chef, accroché obsessionnellement à son projet d’établir des vols de nuit réguliers, quel qu’en soit le prix, dur avec ses hommes pour leur « bien », pour qu’ils accomplissent plus que ce dont ils se croyaient capables, passant outre le risque ou le drame ponctuel pour sauver les vols de nuit, ignorant la peur pour fabriquer le courage, cherchant la rigueur pour créer du sens. Certes au début cela nous parait étrange qu’un homme donne tant pour du courrier, mais à travers Rivière cela devient une question d’importance vitale et un devoir pour ses hommes.

Là où Saint-Exupéry est très fort est qu’il fait d’un récit d’aviation autre chose qu’un récit d’aviation. On n’a pas du tout besoin d’être passionné d’avions (la preuve, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé et plus mes pieds touchent le sol, mieux je me porte) pour apprécier le livre.

Au-delà des vols, Saint-Exupéry nous livre une réflexion sur ce qu’est être un homme. A des milliers de kilomètres de la Terre, Fabien aperçoit des points allumés et décrit cette simple envie d’être dans cette maison, sur terre, en sécurité, au sein d’un foyer. Et on éprouve alors toute la solidarité qui devrait exister entre les hommes puisqu’au fond il n’y a pas de plus grande douceur pour un homme que d’être parmi les siens. Son témoignage est aussi celui de la solitude du pilote qui affronte la nuit et lutte contre les éléments, quand une simple lumière ou une simple voix – en somme la manifestation d’une existence humaine pour lui montrer qu’il n’est pas seul, que d’autres savent qu’il est là, dans ce ciel périlleux – peut sauver une vie.

« Tout ce qui fait douce la vie des hommes grandissait vers lui : leurs maisons, leurs petits cafés, les arbres de leur promenade. Il était semblable à un conquérant, au soir de ses conquêtes, qui se penche sur les terres de l’empire, et découvre l’humble bonheur des hommes. Fabien avait besoin de ressentir sa lourdeur et ses courbatures, on est riche aussi de ses misères, et d’être ici un homme simple, qui regarde par la fenêtre une vision désormais immuable. »

A travers le pilote, on prend conscience de la beauté, mais aussi de la force de la nature et de la nuit, et de l’impuissance des hommes face aux éléments. C’est en un sens un privilège, pour l’aviateur, de pouvoir faire partie, pour un instant, de ce ciel où les hommes ne mettent pas les pieds, de voler parmi les étoiles qui sont un guide comme elles peuvent devenir un ennemi mortel. Car l’aviateur court toujours le risque que la nature lui rappelle qu’il n’est qu’un homme étranger à ce milieu, aux montagnes et aux nuages, et qu’il peut disparaître.

« « Trop beau », pensait Fabien. Il errait parmi les étoiles accumulées avec la densité d’un trésor, dans un monde où rien d’autre, absolument rien d’autre que lui, Fabien, et de son camarade, n’était vivant. »

L’auteur rend hommage à la persévérance des aviateurs, à leur courage dans l’adversité, alors que la livraison du courrier apparaît comme un devoir au même titre que le serait la mission d’un pilote militaire. C’est un devoir cruel, qui n’accepte ni la pitié, ni l’amour, ni la compassion, ni la logique. Et justement l’auteur nous parle aussi d’amour, de la place difficile de la femme de l’aviateur qui voudrait que son homme puisse accepter le bonheur simple et la douceur des instants qu’ils partagent, sans qu’il ait besoin d’aller risquer sa vie chaque soir. Cette position, c’est celle que connaît la femme de tout homme à métiers « dangereux » (policier, militaire etc), qui se demande pourquoi il a fallut que ce soit lui qui remplisse son devoir.

En somme, Saint-Exupéry parvient, en quelques pages, à nous parler de sujets universels !

PS : Désolée pour cette couverture hideuse, je ne sais pas ce qui a pris à Folio !

Edition : Folio – 192 pages – Année de parution : 1931

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4 réflexions sur “« Vol de nuit », Antoine de Saint-Exupéry

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