« Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi », Mathias Malzieu

maintenant-qu-il-fait-tout-le-temps-nuit-sur-toi-3499923Le livre de Mathias Malzieu parle à tous ceux qui ont déjà vécu un deuil (autant dire malheureusement tout le monde), et pour sa justesse. C’est sûr, ce n’est pas la lecture la plus réjouissante qui soit ni ce genre de petit livre gai qui vous met de bonne humeur. Mais l’auteur réussit parfaitement à nous parler du deuil avec toute la nudité de sa propre expérience, la sincérité de sa tristesse et toujours cette poésie qui caractérise son écriture. C’est un livre qui peut faire du bien si on a vécu un deuil plus ou moins récemment, et dans le cas contraire,  le livre est court donc il ne vous rendra pas triste très longtemps

Mathias Malzieu s’inspire de l’expérience personnelle de la mort de sa mère, dans ce récit presque autobiographique, pour raconter comment ils ont essayé de gérer la situation avec son père et sa sœur (si tant est qu’il y ait un moyen de gérer une chose pareille). C’est sûrement ce qui fait la force du livre, parce que l’auteur se met à nu, livre ses pensées les plus intimes. En somme, il dit tout haut ce que l’on s’est dit tout bas. On retrouve exactement ce qu’on a ressenti ou pensé soi-même confronté à la disparition d’un proche, à la fois la tristesse, l’absence, le vide, l’incompréhension, la colère, le sentiment d’injustice, l’absurdité, la difficulté d’essayer de continuer à vivre normalement puisque tout continue comme s’il ne s’était rien passé. Le livre génère une certaine solidarité, au sens où on est tous aussi impuissants et aussi révoltés devant la mort. En lisant Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, on se sent proche de Mathias Malzieu comme si on le connaissait. Et ce d’autant plus que le livre est écrit comme s’il s’adressait à sa mère, ce qu’on aurait tous aimé faire envers un proche disparu.

Le livre est rédigé avec une écriture simple, fluide, qui glisse toute seule, et les pages se tournent sans que l’on s’en rende compte. La créativité de l’auteur s’exprime dans le personnage du géant : un peu bancal, faussement drôle, loufoque mais mystérieux et plutôt mélancolique, c’est celui à qui il peut se confier, celui qui va veiller sur lui, lui montrer, avec ses remèdes bien à lui, la voie vers un retour à une vie normale et le détourner des dangers des idées noires.

L’œuvre est empreinte de douceur, que l’on retrouve déjà dans le titre avec cette périphrase particulièrement bien trouvée, très délicate et teintée d’une innocence enfantine : « Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi. »

Le traditionnel bémol : à propos du personnage du géant, car la quatrième de couverture laisse à penser qu’il est plus développé et que le livre est plus onirique qu’il ne l’est. On imagine tout un monde parallèle avec ce géant, alors qu’en réalité cet univers n’est vraiment exploité que sur quelques pages vers la fin du roman.

Je préfère ne pas en dire trop sur ce livre et laisser la place au texte, en vous proposant les premières lignes qui parlent d’elles-mêmes. Elles ont une force qui m’a séduite dès le début. Elles sont conçues comme une introduction qui donne le ton (et la douceur), comme un poème en prose qui pourrait être autonome du reste de l’œuvre, avec la phrase du tire qui revient comme un refrain.

« Est-ce qu’il ne fait pas trop froid là-bas, est-ce que tu sais les fleurs sur le toit de toi, est-ce que tu sais pour l’arbre que l’on va devoir couper, est-ce que tu sais pour le vent qui agite les volets de la cuisine et secoue ton ombre sur le carrelage ?

Maintenant il fait tout le temps nuit sur toi.

Tu reçois des lettres, on les donne à lire à tes vêtements, ça ne les déplie pas. Est-ce que je peux t’envoyer un peu d’Espagne, du bon champagne et deux, trois livres, maintenant qu’ils te foutent la paix avec leurs tuyaux dans le nez et le ventre, que tu n’as plus à te forcer à manger et à décrocher le téléphone ?

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.

Est-ce que tu es partie te cacher dans un caillou, un plat à tartes, un nouveau-né, un tissu, un œuf, une broderie et comment c’est maintenant qu’il fait nuit tout le temps ?

Est-ce que ça va mieux, est-ce que c’est léger comme une bulle de laisser son corps juste là, tel un vêtement abîmé que l’on ne peut plus porter ? C’est fini ce poids qui écrasait ton sourire ? qui écrasait ton ventre, qui t’écrasait ? Tu as pu t’échapper, dis ? Avec ton sourire en poche maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi ?

Même les yaourts aux fruits dans le frigo ont un goût de fané. On a beau se mettre de la limonade toute neuve, du genre geyser de goulot tendre comme un orage de sucre, dans l’œsophage, rien. Un cimetière de plus, de la nuit, du froid et encore une nouvelle couche de nuit. Nous on voit rien, on te voit plus, on n’y voit rien, on ne sait plus grand-chose. On marche dans la nuit et on ne te trouve pas, faut dire qu’on les confond toutes ces nuits, noires, épaisses comme du tissu, pas beaucoup d’étoiles, tout se ressemble.

Il y a bien les souvenirs, mais quelqu’un les a électrifiés et connectés à nos cils, dès qu’on y pense on a les yeux qui brûlent.

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi. »

Verdict Coup de coeur

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6 réflexions sur “« Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi », Mathias Malzieu

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